La rafsandjanisation, en référence à l’ayatollah Hachemi Rafsandjani, signifie deux choses fondamentales. La première est la volonté d’en finir avec l’extrémisme confessionnel, tel qu’il se manifeste dans les insultes adressées aux compagnons du Prophète et aux mères des croyants (les épouses du Prophète). Il est vrai que Rafsandjani n’est pas la seule autorité religieuse iranienne compétente qui en appelle à la fin de ces insultes. D’autres l’ont précédé, à la tête desquels le fondateur de la République islamique lui-même, l’ayatollah Khomeini.

  De même, l’imam Ali Khamenei qui assume à vie la charge de diriger l’État depuis 1989, a, plus d’une fois, fustigé le phénomène d’insulte des compagnons du Prophète, ainsi que la commémoration de l’assassinat du deuxième calife, Omar Ibn Al Khattāb.
  Le zèle déployé dans l’extrémisme confessionnel est un phénomène allogène et fortuit dans l’ethos religieux iranien (et nous ne disons pas l’ethos religieux chiite). Car la pratique de l’insulte était, aux yeux des Iraniens, le propre de Yazid Ibn Mu’āwiya (le second calife omeyyade) et peut-être n’avaient-ils pas tort de le penser. C’est d’ailleurs sans doute pour cette raison que le slogan des chiites arabes sur la question des insultes était : «Yazid suffit. Nul besoin de renchérir ».
  Le retour aux sources – si tant est qu’il faille insulter, tout en rappelant que l’insulte ne fait nullement partie du culte – constitue un premier pas important dans le désamorçage de la bombe à retardement que constitue le conflit interconfessionnel.
  Le deuxième point concerne la normalisation des relations arabo-iraniennes, sur la base du respect mutuel et sous couvert de fraternité islamique.
Le monde arabe n’aurait pas été inquiété par le programme nucléaire iranien si les relations arabo-iraniennes avaient été saines, c’est-à-dire si une fraternité religieuse avait été instaurée dans le respect des différences d’interprétation quant à l’explication et la compréhension d’un même texte, le texte coranique.
  L’Iran n’a nul intérêt nationaliste ou religieux à se poser en adversaire du monde arabe. Il en est de même pour les Arabes face à l’Iran. Par ailleurs, l’Iran et le monde arabe n’ont-ils pas un ennemi commun, ce qui devrait suffire à motiver leur entente et leur collaboration ? Plus encore, les deux parties sont appelées à s’entendre, et cela en vertu même de l’islam auquel elles se disent adhérer et pour lequel elles s’engagent, à s’unir dans l’action et y trouver des intérêts convergents.
  La rafsandjanisation désigne la mise en application de ces deux points. Lorsque le président Rafsandjani critiquait la politique iranienne actuelle, il se référait au magnifique verset coranique qui met en garde les musulmans contre toute querelle, les conflits n’entraînant que faillite et affaiblissement : « Et ne vous disputez pas, sinon vous fléchirez et perdrez votre force ». Porté par le courage que donnent la foi et le sentiment patriotique, Rafsandjani avait renchéri : « Mais nous avons ignoré ce verset et avons attisé les différends entre musulmans chiites et sunnites ».
  Il existe bel et bien aujourd’hui des conflits de ce genre, destructeurs et dangereux. Ils sévissent à Bahreïn, mais également au Yémen, en Arabie Saoudite, en Iraq, en Syrie, au Liban et en Afghanistan. Et il est à craindre qu’ils ne fassent tache d’huile et ne se répandent jusqu’en Afrique profonde et en Inde. Nous ne célébrons plus nos fêtes religieuses ensemble, pas plus que le culte, le jeûne ou la prière. A qui profitent réellement toutes ces dissensions factices et leur expansion ?

  L’Iran n’est pas en mesure de supprimer les Arabes. Et les Arabes n’ont aucune volonté d’anéantir l’Iran. Les sunnites n’ont pas le monopole de la foi. Pas plus que les chiites n’ont l’apanage de l’islamité.
  Malheureusement, en s’enlisant ainsi dans les querelles jusqu’au conflit, on réactive partout les mouvements extrémistes. « Les actes qui divisent les musulmans ont pour conséquence la formation d’Al-Qaïda, de Daech, ils engendrent les talibans et autres groupes similaires », affirmait Rafsandjani ; il pointait ainsi du doigt la plaie des relations arabo-iraniennes et sunno-chiites. Quelle conscience nationale ou religieuse irait jusqu’à assumer la responsabilité de pousser le monde musulman au suicide ?
  Une étude internationale montre que les publications scientifiques produites en Iran ont augmenté dans une proportion de 75% au cours de la dernière décade et que 55% de la jeunesse iranienne a étudié à l’université. Actuellement, le gouvernement iranien compte plus de titulaires de doctorats d’État délivrés par les universités américaines que l’administration américaine du président Obama.
  Selon la même étude, le revenu par habitant a augmenté en Iran malgré les sanctions économiques auxquelles le pays est soumis, s’élevant ainsi de 4400 dollars en 1993 à 13 200 dollars pour l’année en cours.
  L’Iran est en mesure de devenir une puissance pionnière ou dirigeante au Moyen-Orient et dans le monde musulman, mais il ne peut en aucun cas s’y transformer en puissance conquérante. Il est douloureux de constater que le citoyen arabe est pris d’angoisse chaque fois que l’Iran annonce la production d’armes nouvelles, comme s’il craignait que ces armes ne soient un jour pointées sur lui. En se « rafsandjanisant », l’Iran pourrait renverser ce sentiment, de sorte que tout musulman et même tout Arabe sentirait que ces armes constituent une nouvelle force de frappe matérielle et morale, pour la défense de ses droits et de sa dignité, et non une menace le mettant en péril.
  La rafsandjanisation toutefois n’est pas un mouvement à sens unique. Elle appelle un geste d’accueil et une réciproque du côté arabe. Le roi Abdallah ben Abdelaziz constitue aujourd’hui la force motrice d’un tel rapprochement : outre son amitié avec le président Rafsandjani, ses encouragements et le soutien qu’il apporte à ses initiatives, il s’est engagé concrètement dans le sens de meilleures relations, par la fondation d’un centre international pour le dialogue interreligieux, ainsi que par sa résistance, de principe et de terrain, aux mouvements terroristes takfiristes qui sapent les sociétés arabes.
  La rafsandjanisation n’est peut-être rien de plus que le songe d’une nuit d’été. Mais n’avons-nous pas le droit de rêver ?

Mohammad Al-Sammak est Secrétaire général de la Commission du dialogue islamo-chrétien.

Traduction : Randa Abi Aad