La révolution arabe de 2011 a assené un coup aux idéologies fondamentalistes islamiques, au nationalisme despotique, au libéralisme et au néo-libéralisme. Une phase idéologique s’est achevée, sans qu’une  autre la remplace. Il semble donc pour certains que l’on ait délaissé en chemin la cause palestinienne, que le débat soit en passe de s’éteindre à son sujet. Il n’en est rien. L’idéologie peut mourir, mais la cause ne meurt pas. Toute cause recherche des formes d’expression qui se renouvellent. Ces formes ne deviennent idéologie que par l’accumulation des idées. Quant à la cause palestinienne, elle n’est pas une pure question d’idéologie, elle concerne l’existence arabe, elle est une question aussi vitale que la vie elle-même, le pain et la dignité. Les discussions varient, sans que cela signifie pour autant la disparition de la cause et des préoccupations qui s’y rapportent.
  (…) L’entité sioniste refuse de s’intégrer à la nature de la région. Israël restera une entité malade dans un corps qui cherche à se soigner : c’est par la politique qu’il faudrait se soigner, par la participation de la population à la formation d’une volonté collective - mais Israël refuse d’en faire partie, c’est pourquoi il reste une entité étrangère rejetée par la terre où il prend souche. Cet état de fait découle de son racisme et de son déni de la politique. Nous connaissons notre sémitisme, et probablement le sémitisme est-il une illusion, ainsi que toutes les identités lancées à la recherche de leurs origines historiques. Mais l’antisémitisme est un racisme orienté principalement contre les Gens de la Terre (Ahl el Ard), les autochtones. (…)

La sécurité, une notion terrifiante …
  Les foules arabes se sont rassemblées sur les places et ont marqué leur volonté de participer intensément à la politique, elle qui dans son acception la plus noble rejette le racisme sous toutes ses formes ; elles ont démontré que la peur est une des caractéristiques des dirigeants, non des gouvernés ; mais malgré cela, ou probablement à cause de tout cela, on nous a menacé de guerre mondiale contre le terrorisme. Une alliance est née entre la tyrannie et l’impérialisme pour des objectifs qui compromettent l’existence même des Arabes, leur arabisme et leur sentiment national – et les Arabes le savent désormais pertinemment.
  Il n’est pas surprenant que le problème se soit transformé en une confrontation entre la sécurité et le terrorisme, entre le crime et le terrorisme. Le crime est du ressort des tribunaux, il nécessite le temps de la responsabilisation et de la recherche d’indices. Le terrorisme en revanche est une question politique, il n’a besoin face à lui que du règne d’un pouvoir politique qui prend des décisions sans preuves et les met en œuvre de façon cassante et tranchante. Le crime nécessite la police et le pouvoir judiciaire. Le terrorisme requiert les armées et la guerre. Or le Levant est rempli de bases militaires (aucun pays arabe n’en est d’ailleurs dépourvu) qui permettent aux armées de se préparer pour l’occupation ou d’autres opérations de grande envergure. Le fait de séparer le terrorisme de la criminalité, tout en l’opposant à la sécurité des Etats, ne doit rien au hasard. Le crime passe alors au second plan, et le terrorisme occupe le cœur de la problématique ; ainsi l’alliance internationale pour lutter contre le terrorisme est devenue le centre d’intérêt majeur d’un système mondial dont les Arabes sont le point de mire.  
  Que ce système mondial refuse de définir et de déterminer ce qu’est précisément ce terrorisme, est loin d’être fortuit. Or le terrorisme reste une question politique, soumis en cela aux alliances conclues par amitié ou inimitié, jouet des systèmes tyranniques et des autres, présumés démocratiques. Il revient donc aux seuls maîtres du système mondial de décider des objectifs de la guerre contre le terrorisme ; il n’est pas demandé à leurs alliés de comprendre de quoi ils parlent.
  La sécurité a remplacé l’idéologie, avec pour unique objectif affiché d’assurer la stabilité – et non, bien sûr, la réflexion. Qu’a-t-elle à faire de la raison, qui soulève des doutes et des questionnements, et brandit la question de la survie face à un système et aux idées qui le composent ?
  Israël suit avec appréhension l’ébranlement des fondements des idéologies qui ont dominé le paysage arabe depuis des décennies. Israël sait que l’idéologie à venir menacera son existence. Le concept de la sécurité à tout prix le rassure donc pleinement, puisqu’il empêche l’émergence de nouvelles idées. Cette présumée sécurité ne pourrait être atteinte que par une guerre mondiale contre le terrorisme, opinion à laquelle beaucoup se sont ralliés, s’alignant derrière les dirigeants, sans chercher à en approfondir le sens.
  Ce que souhaite Israël, c’est transformer la confrontation entre les peuples et les systèmes, en une confrontation entre la sécurité et le terrorisme, ou plus précisément entre la sécurité d’Israël et le terrorisme des Arabes. Les peuples arabes savent ce que cela signifie, et savent qu’il ne s’agit pas d’une pure coïncidence.  
  Le terrorisme est pratiqué par Israël, et la sécurité est interdite aux Arabes.

Al-Fadl Chalak est ancien ministre des Postes, Télégraphes et Télécommunications et ancien rédacteur en chef du quotidien Al-Moustaqbal.