Aux quatre coins du Machrek et du Maghreb, la nation arabe est en proie à de terribles secousses. Elle semble perdre cet équilibre que des régimes inaptes, bornés et rétrogrades avaient tenté de consolider par le biais de la force et du fait accompli.

  Les soulèvements populaires qui se sont succédé ont renversé nombre de ces régimes décrépits qui tiraient leur subsistance du désespoir de leur peuple et d’une absence de tout autre leadership compétent, capable de fédérer et de mobiliser les immenses potentiels des sociétés pour initier le changement.
Il aura suffi d’un seul événement, celui de Bouazizi, à Sidi Bouzid en Tunisie, pour exposer l’évidence de ce « fait accompli » : si les pouvoirs sont bien plus faibles qu’on ne le supposait, les peuples, eux, sont bien plus forts qu’on ne l’imaginait. Ainsi, une nouvelle page de l’histoire de ce grand pays a été inaugurée.
  L’élément le plus sinistre que ces soulèvements ont dévoilé est l’anéantissement par ces régimes stériles du concept d’État dans toutes ses institutions, militaires et civiles, sociales et économiques, du fait de la monopolisation de tous les pouvoirs par le raïs.
  Celui-ci s’est en premier lieu institué « l’emblème » même de la démocratie, comme le prouvent les « référendums » organisés autour de sa personne et qui lui accordent l’unanimité du « vote populaire »… et cela bien que le pourcentage des votants soit inférieur à 20% puisque ce sont uniquement les fonctionnaires de l’État et les bénéficiaires de cet état de fait qui – par intérêt ou servilité – se rendent aux urnes.
  En second lieu, la sécurité étant « garante » du pouvoir, et le président le commandant en chef de tous les organes sécuritaires, armée, renseignements, sûreté générale et réseaux de patrouilles et d’informateurs pullulant dans tout le pays à l’ombre du « parti dirigeant » (ou pour être plus précis, du « parti du dirigeant »), le « contrôle » de la société et la confiscation de toute autre velléité deviennent la pierre de voûte de cette manière de gouverner, accouchée par l’hybridation de slogans démocratiques.
  De plus, ce « président » n’hésite pas à se vanter de son « système démocratique » en tirant avantage d’une comparaison avec les dirigeants du passé ou avec les monarchies absolues en vigueur dans d’autres pays de la région, où le principe électoral est une atteinte à la charia de l’épée et où le monarque incarne par hérédité la volonté divine, ou se considère comme le représentant exclusif de toute la Création !
  Enfin, les partis et les forces politiques organisées ainsi que les organisations populaires n’exercent aucune influence sur le cours de la chose publique. Certains d’entre eux, d’âge canonique ou dont les chefs sont décédés, pareils à des vieillards séniles, n’ont plus qu’un pouvoir purement nominal pour invoquer le prestige d’un passé aux dépens du présent. D’autres, plus récents, ont été engendrés par le pouvoir ou sont simplement tolérés pour compléter le « paysage politique » et suggérer que le régime n’est ni militaire ni oppressif, comme l’extérieur le perçoit, mais plutôt une « sage autorité » qui use de son pouvoir absolu (nanti de la totalité des institutions) pour construire la démocratie telle qu’elle la conçoit, dans son propre intérêt, afin de pérenniser son règne. Et ce, bien entendu, dans l’intérêt du peuple, afin que ce dernier puisse « se préparer » à la pratique démocratique. Peu importe, par ailleurs, si cet accomplissement historique tarde à venir, permettant de cette manière à ce régime totalitaire de gagner le temps nécessaire à la « concrétisation de la démocratie » qu’il présente come un « rêve ». Et celui qui voudrait précipiter la venue au monde d’une démocratie « avant terme », s’en verra privé en guise de punition !
  Quant à ces contrées où le « guide-président » était à la barre derrière la façade impressionnante d’un parti, l’histoire particulière de pareils régimes a démontré que le temps les avait rendus obsolètes et qu’ils avaient perdu toute raison d’être. Un parti dont les principes et les slogans glorifient le règne d’un président – leader absolu – a perdu le rôle de premier plan qu’il pouvait tenir dans son pays. S’il lui reste des lambeaux de son passé, ce n’est guère que ce nom qui vibrait autrefois au rythme d’un combat populaire efficient et de principes porteurs de rêves d’unité et de liberté, avant d’être brisé par les divisions successives, par les tentatives répétées de faire main basse sur le pouvoir, sans y réussir la plupart du temps. Et quand il y parvenait, en fin de compte, par le recours à la force et avec l’aide de ceux qui ont pu – avec flegme – édifier à nouveau la toute-puissance de l’institution militaire, c’était en accord avec un programme purement personnel, toujours camouflé sous la devise du parti. Une fois que son heure de gloire était venue et qu’il s’était propulsé au sommet, il était alors sûr de pouvoir exercer un pouvoir absolu. Tout opposant, contestataire ou abstentionniste, voyait se rétrécir l’éventail de ses choix : prêter allégeance, ou bien se retirer et abandonner la vie et les affaires publiques. S’il se rebiffait, il finissait, dans le meilleur des cas, en prison, pour une durée indéterminée ou illimitée.
  C’est ainsi que dans ces pays le pouvoir a affaibli les forces politiques qui avaient donné autrefois de grandes espérances, du moins celles que leurs avant-gardes et leurs slogans ardents inspiraient. Plus grave encore, ces pays avaient ouvert les portes du pouvoir aux militaires – qui ne l’ont jamais quitté depuis –, même lorsque le « commandant » abandonnait sa tenue militaire et se présentait en « civil », discourant de démocratie, parrainant les partis – ses rivaux d’antan – qui avaient été « raisonnés » et « rénovés » dans un seul objectif : « soit vous vous convertissez en forces auxiliaires, fidèles au régime, lui racolant des supporters dans les rues, soit vous accomplirez "votre combat" dans les prisons et les centres de détention ! ».
  C’est de cette manière que, dans toute cette partie du monde s’étendant de l’Algérie au Yémen, les régimes ont adopté le modèle du « souverain    unique » guidant un « parti » historique, bien qu’il fût de plus en plus en décalage avec son temps, affaibli par les clivages, les coups d’État manqués, les campagnes de liquidation et toutes les attractions du pouvoir – un pouvoir factice qui garantit surtout la sécurité de ses partisans, tout comme il garantit à ses bannières de continuer à êtres brandies au-dessus du siège de son parti, ouvert grâce à l’autorisation du détenteur des permis, et pour un nombre limité d’adhérents, totalement acquis au régime en place.
  D’où ces titres et surnoms qui parlent d’eux-mêmes, attribués à ces dirigeants « exceptionnels » : le chef éternel, l’aîné de la famille, le leader unique, ou encore ce slogan adressé à l’Irakien Abdul Karim Qassem, « Pas d’autre chef que Karim », appelé également « Notre chef pour toujours » ou « Le frère leader »... lui qui fit du titre de « colonel » le plus haut grade dans la hiérarchie de l’armée.
  Ce n’est pas un hasard si ces régimes, déchus par les insurrections populaires ou leurs retombées, étaient « militaires », qu’ils se soient distingués grâce aux slogans des partis historiques, ou qu’ils aient affirmé leur pouvoir en possédant leur propre parti, afin d’acquérir ce cachet populaire qui leur permettrait de prétendre gouverner au nom des « millions » qui n’avaient d’autre alternative qu’adhérer au parti suprême ou mourir de faim, ou bien encore endurer le mal du pays dans des exils lointains, s’ils parvenaient toutefois à quitter une patrie envahie par les oriflammes d’un parti qui gouverne sans gouverner, et par l’image omniprésente d’un seul chef, le parti qui l’a amené au pouvoir ayant été écarté afin que lui-même ne le soit jamais, à moins que ne retentisse un décret du destin…
  La plupart des pays arabes, de la Libye au Yémen, étaient soumis à un chef unique, soutenu par sa famille dans toutes les branches de la vie civile et militaire.
  J’ai demandé un jour au président yéménite, Ali Abdallah Saleh, qui n’a pas quitté le pouvoir de son plein gré mais a attendu d’être destitué : « Qui êtes-vous et qu’êtes-vous? Êtes-vous le calife prince des croyants, le roi, l’imam, le chef du parti au pouvoir, le cheikh suprême des tribus, ou le président de la République ? ». Il a répondu avec une simplicité qui transpirait l’hypocrisie : « Je suis tous ceux-là à la fois ! ».
  Il est probable que d’autres « présidents immortalisés » se seraient dérobés à une telle question si quelqu’un avait eu l’audace de la leur poser ; quoi qu’il en soit, tous, sans exception, pratiquent le « pouvoir absolu », secondés en cela par de proches parents ou de fidèles collaborateurs auxquels ils font confiance.
  Indépendamment du « contenu » des réponses de ces dirigeants immortalisés, on ne peut ignorer le fait qu’ils ont gouverné leurs sociétés par la force militaire ou tribale, accompagnés de quelques mercenaires, et à l’ombre de la bénédiction internationale qui entretient ce type de dirigeants habiles à réaliser les intérêts de « l’extérieur », particulièrement lorsqu’on peut se partager les profits : ces dirigeants préservent les intérêts de leurs alliés extérieurs, parfois même œuvrent à les consolider, et ces derniers, en contrepartie, leur offrent leur soutien – ne serait-ce qu’en fermant les yeux sur leurs abus –, donnant l’occasion à ces chefs suprêmes de se targuer d’avoir assis la stabilité et d’avoir renvoyé l’armée dans les casernes, afin de permettre à la vie civile d’aller de l’avant… sur le chemin de la construction de la démocratie !
  « Stabilité », tel fut le mot magique employé pour légitimer la pérennité de ces régimes, qui ont étouffé les aspirations de leurs sociétés et détruit les fondements de leurs économies, autorisant la mainmise sur les richesses nationales, de leurs proches, compères et acolytes – lesquels maîtrisent l’art du tissage de réseaux avec l’extérieur. Il est normal que la « stabilité » exige le sacrifice de quelques notions « superflues » et autres « produits de luxe » comme la démocratie, la justice sociale, voire la fierté nationale. Sauf que l’alternative, aujourd’hui, ne peut prendre corps dans le chaos, ni par un gouvernement « au nom de la charia » ni par « le règne de la peur » au sein d’un vide étatique.
  Le passé ne reviendra pas, et le présent des gouvernements en place, qui sont en attente de l’instauration du nouveau système, n’annonce pas un avenir meilleur. L’armée, comme la religion, ne sont pas des substituts qualifiés pour conduire un pays vers son avenir… en l’absence de la démocratie, c’est-à-dire en l’absence du peuple.
  Les erreurs et les méfaits du système politique arabe se sont intensifiés, jusqu’à l’amener à se conduire avec lâcheté face à son ennemi et avec cruauté envers son peuple. Il a falsifié l’histoire et la géographie, il a contraint ses « sujets » à accepter une histoire qui n’est pas la leur, il les a expulsés de leur propre pays, les forçant à l’exil, il les a assassinés dans ses prisons, il a faussé l’esprit de la religion et falsifié les textes sacrés pour servir ses desseins.
  Résultat : « Daech » (l’État islamique en Irak et au Levant) est apparu, comme l’unique fruit de ses efforts, le seul rejeton légitime de sa falsification…