Avant que les inondations ne submergent la ville de Ninive, dans l’antique royaume assyrien, le roi Ashurbanipal (668-627 av. J.-C.) accorda un intérêt particulier aux tablettes d’argile qui contenaient les textes des rituels religieux, les règles à suivre pour offrir des sacrifices aux dieux, ainsi que l’art de lire l’avenir dans les étoiles et les planètes. Il ordonna d’assembler ces tablettes et de les ranger dans des étagères surélevées, à l’abri des débordements du Tigre et de l’Euphrate. Cette initiative fut la première tentative de l’histoire pour aménager une bibliothèque. Un certain nombre de ces tablettes est conservé jusqu’à ce jour au British Museum de Londres.
  Les bibliothèques n’existent sous l’aspect qu’on leur connaît aujourd’hui que depuis la découverte de l’imprimerie par Gutenberg, ce qui a ouvert la voie à la publication d’ouvrages en grande quantité.
  Les premières bibliothèques, telle la bibliothèque de Ninive, étaient constituées de livres traitant de religion, d’astrologie et d’astronomie. Par la suite, on y inclut les livres de médecine, de mathématiques ou de littérature. En 1290, la bibliothèque de Paris ne contenait qu’un millier d’ouvrages environ, consacrés à la littérature et à la religion, empilés sans inventaire ni classification. En revanche, cent ans plus tôt la bibliothèque d’Al-Zahra’, capitale du califat en Andalousie, avait inventorié et classé ses 400 000 livres selon leurs différents sujets : science, médecine, astronomie, histoire, philosophie et doctrine musulmane. La majeure partie de ces livres fut traduite dans les langues européennes et constitua, par la suite, la base de la Renaissance moderne.
  Bon nombre de bibliothèques européennes conservent toujours des manuscrits arabes de l’époque. Dans la bibliothèque du Vatican, par exemple, on dénombre plus de dix mille anciens manuscrits arabes, dont le plus ancien, qui appartenait au couvent Sainte-Catherine du Sinaï, en Égypte, fut récupéré pour le compte de la bibliothèque par le moine libanais, Andraos Iskandar, employé au Vatican au 17ème siècle. Ce manuscrit, que l’on suppose être le plus ancien texte en langue arabe se rapportant à l’Évangile, présente un sermon sur le sujet des noces du royaume des cieux : c’est un texte de mystique chrétienne qui décrit la condition ascétique du moine et son renoncement au monde pour mieux se rapprocher de Dieu.
  La bibliothèque du Vatican possède aussi une ancienne et exceptionnelle collection de 850 000 manuscrits du Coran en différentes langues, ainsi que plus d’un million de livres imprimés, 100 000 documents historiques, et des sceaux rares ayant été utilisés par les papes, les rois d’Europe et les empereurs pour authentifier leurs documents. La bibliothèque du Vatican renferme également des manuscrits sur papyrus, qui ont échappé à la destruction de l’antique bibliothèque d’Alexandrie ; celle-ci a été reconstruite par l’Égypte avec le concours de l’Unesco, permettant d’ouvrir en 2002 la plus importante bibliothèque du monde arabe, de l’Afrique et du Moyen-Orient.
  Les recherches et les fouilles se poursuivent jusqu’à nos jours pour retrouver des manuscrits anciens en langue arabe. J’en ai vu un certain nombre dans la bibliothèque de l’Université de Selly Oak, à Birmingham en Angleterre. Quand je me suis renseigné sur le mystère de leur présence en ce lieu, j’ai été informé que le propriétaire de la chocolaterie Cadbury avait consacré un important budget pour l’acquisition de ces documents et que l’université (financée par Monsieur Cadbury) avait chargé une personnalité d’origine irakienne de cette tâche, laquelle avait été couronnée de succès.
Ceci a eu lieu bien avant que n’éclate la guerre en Irak. On peut donc imaginer ce qui a pu se produire après l’invasion…
  Ces faits rappellent combien l’alliance entre le livre et le monde arabe est historiquement très ancienne. Or, selon les statistiques de l’Unesco, la production arabe littéraire moderne est très faible comparativement à sa démographie.
  Il existe un adage qui dit que le Caire écrit, que Beyrouth publie et que Bagdad lit. On peut penser que cela est exagéré. Cependant, et sans considérer le pourcentage des lecteurs au Liban, les statisques de l’Unesco affirment que de 1975 à 1990, pendant la période des événements sanglants, il a été publié au Liban plus d’ouvrages que dans les autres pays arabes réunis.

(Article de Mohammad Al-Sammak, Secrétaire général de la Commission du dialogue islamo-chrétien, extrait de l’encyclopédie de Beyrouth Capitale mondiale du Livre).