Si l’Orient arabe se dirige vers l’adoption d’une religion unique, quelle qu’elle soit, cela signifie que la guerre civile se prolongera. La religion unique est incompatible avec l’histoire de la région et avec son actualité. Un tel changement nécessitera beaucoup de coercition et de violence. On dit que la religion est opposée à la violence, mais la vision religieuse ou sectaire uniformisée en suscite beaucoup. La religion unique est basée sur la violence et ne peut perdurer sans elle.
  Par le passé, des dirigeants de différentes confessions ou religions ont gouverné la région sans pour autant tenter d’imposer leurs croyances à la majorité. Les Bouyides, chiites duodécimains, occupèrent Bagdad et gouvernèrent un grand califat sans isoler le calife sunnite, qui conserva un rôle représentatif et religieux. Les Fatimides ismaéliens (chiites septimains) gouvernèrent le Maroc, puis l’Égypte et la région du Levant, sans obliger ces pays, dont la majorité était shafiite, à changer de confession. Aux 10ème et 11ème siècles, la plupart des émirats de la région et d’ailleurs étaient gouvernés par les chiites, qui cependant ne changèrent pas la doctrine de leurs sujets. Les différences entre croyances religieuses n’influençaient nullement la situation politique. Les Mamelouks avaient adopté une politique rigide envers les chrétiens et les chiites pour des considérations politiques, après les invasions féroces des Croisés, puis des Mongols.
  Au 16ème siècle, les Safavides adoptèrent une confession unique à cause de leur conflit avec les Ottomans, et ils imposèrent la doctrine duodécimaine à une majorité sunnite. Les Ottomans, eux, imposèrent la doctrine et l’instance judiciaire du hanafisme à une majorité d’adeptes des écoles shafiite, malikite et hanbalite. Si, pour instaurer ces dispositions, les Safavides eurent recours à la violence contre leurs sujets, les Ottomans n’eurent pas à le faire. Contrairement aux Safavides, ils n’avaient pas rencontré d’opposition sur ce point. Au 20ème siècle, les Wahhabites ont tenté d’imposer leurs croyances d’origine hanbalite. Ils y sont parvenus dans la péninsule arabique, mais avaient échoué jusqu’ici dans leurs raids contre l’Irak et aux frontières de la Syrie. On prêterait au wahhabisme des racines autres que celles de la région de Najd au centre de l’Arabie.
  On est en droit de se demander, aujourd’hui, si on se trouve réellement au cœur d’une guerre confessionnelle, quand on comprend que la priorité des régimes est de s’accrocher au pouvoir ou d’y accéder, alors qu’ils font face à une révolte arabe qui se désintéresse du confessionnalisme, des allégations de réforme religieuse et qui tend surtout à s’affranchir de la tyrannie, à conquérir un certain degré de liberté, de dignité humaine et d’équité dans la répartition des richesses et des ressources. Telle est la vraie volonté du peuple alors que la politique des gouvernants suit une optique toute autre.
  L’éviction des Frères musulmans en Égypte et leurs déboires en Tunisie montrent que les Arabes ne veulent pas d’un régime religieux ou confessionnel. Les Takfiristes sont des factions extrémistes qui trouvent leurs racines dans l’islam politique, dont les Frères musulmans sont le pilier, particulièrement par les branches qutbiyyas (basées sur les idées de Sayyid Qutb, qui a été exécuté par Nasser). La Turquie, l’Iran et l’Arabie saoudite parrainent cette faction islamiste, dans tel ou tel autre pays arabe, non pas pour les convictions de ce groupe, mais en fonction de leurs visions politiques, autrement dit pour des raisons liées à ce qu’on appelle la géopolitique. Parfois, les alliances peuvent être en contradiction avec la vision religieuse.
  La caractéristique fondamentale de la révolution arabe, depuis son déclenchement, est de rester pacifiste. Mais les régimes arabes et non-arabes considèrent qu’il est de leur intérêt de transformer cette révolution pacifique en guerres civiles. La guerre confessionnelle est un élément de cette perspective. La contradiction fondamentale ne provient pas de ce qui se déroule entre les confessions, car il s’agit d’un affrontement entre les peuples arabes et les régimes qui gouvernent cette région selon leurs alliances avec les impérialismes mondiaux.
  Kissinger avait inauguré son ouvrage Diplomatie avec une référence au cardinal de Richelieu, catholique et « Premier ministre » français de Louis XIII, qui soutint les protestants contre les catholiques dans les guerres de religion en Europe. Il est évident que nos dirigeants n’ont pas appris d’autres leçons que celle-là, alors que nos peuples n’ont pas lu de livres sur la diplomatie.


Al-Fadl Chalak est ancien ministre des Postes, Télégraphes et Télécommunications et ancien rédacteur en chef du quotidien Al-Moustaqbal.