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Dossier élaboré par l’équipe de l’agenda culturel
Le safir francophone
Ce qui se passe dans les coulisses de la presse est parfois aussi intéressant que ce qu’elle raconte dans ses colonnes. Il y a un an, Emile Nasr, directeur de L’Agenda culturel, clamait sa joie de la naissance du Safir francophone. « Alléluia, Le Safir francophone vient de naître », écrivait-il. Il en soulignait l’importance : « La grande nouvelle est que nos lecteurs francophones ont, sans l’aide de la Francophonie, un supplément libanais en langue française. L’Agenda Culturel se devait d’annoncer l’événement, car il est de taille. Que le Safir choisisse d’avoir un supplément en français signifie que vous et moi continuons à compter au Liban. Le Safir francophone sera d’accès gratuit, et c’est encore une très bonne chose. Car il est faux de considérer que tous les Libanais francophones appartiennent à la haute bourgeoisie. » Nasr invitait de son propre chef les lecteurs de L’Agenda culturel à visiter le site web du Safir francophone, afin d’y découvrir « d’excellents articles ». De surcroît, il décidait - seul - qu’entre médias qui signent en français, forcément, une collaboration devait s’instaurer. Aujourd’hui, alors que Le Safir francophone fête sa première année d’existence, nous avons reçu un cadeau d’anniversaire plutôt insolite : un dossier inédit monté par L’Agenda culturel, qui rejoint les préoccupations et centres d’intérêt de notre supplément. Il semble que les journaux et revues peuvent aussi avoir du cœur, et une âme en partage…   Les peintres syriens : une scène artistique en exil Emile Nasr Directeur de l’Agenda Culturel Il est difficile de dire si les artistes syriens réfugiés au Liban se comptent par centaines ou par milliers d’individus. D’autant qu’il est peu approprié de parler de « réfugiés » lorsqu’il s’agit de peintres, de musiciens, de chanteurs ou de danseurs… Ces femmes et ces hommes font leur travail, seuls dans un local qu’ils osent à peine appeler leur atelier, dans une salle de répétition qui remplace celle qu’ils ont quittée contraints et forcés, ne rêvant bien souvent que de regagner Damas, Alep ou Deir Ez Zor. Qui oserait dire à un peintre qu’il n’a plus à manier ses pinceaux, parce qu’il a dû changer d’atelier ? Le secteur culturel libanais a toujours accueilli en son sein un grand nombre d’artistes, migrants ou exilés fuyant la guerre et la dépossession, Arméniens, Irakiens ou Palestiniens, des artistes qui font aujourd’hui partie intégrante de la scène culturelle libanaise. Beyrouth n’a jamais failli à son rôle attractif dans la région, un rôle qu’elle manifeste en termes d’ouverture culturelle, d’échanges artistiques, s’imposant comme cette scène unique dans le monde arabe, où l’on jouit d’une grande liberté d’expression dans toutes les disciplines de l’art. Déplacés de guerre en conséquence d’un conflit qui dure depuis quatre ans maintenant, les artistes syriens, qu’ils soient en transit ou plus ou moins établis au Liban, participent pleinement à la vie culturelle de notre capitale ; ils y évoluent et y poursuivent leurs travaux, exposent ici leurs œuvres, contribuant, pour une part non négligeable, au dynamisme de la vie culturelle libanaise. Ces acteurs d’un monde culturel en exil ont enrichi le secteur artistique au Liban ; malgré les réticences, les critiques et les peurs de certains, ceux qui les accueillent et les exposent l’ont bien compris, décelant en eux cet afflux d’inspirations nouvelles capable d’irriguer un marché demandeur.     « Regarder au-delà des frontières est devenu un exercice naturel »
 
Les artistes syriens font-il de l’ombre aux libanais ?
Depuis le début du conflit dans leur pays, en mars 2011, les artistes syriens sont nombreux dans les galeries beyrouthines. Le marché de l’art libanais, traversé ainsi par une nouvelle vague de peinture contemporaine, ne s’en trouve pas pour autant bouleversé… « C’est amusant, je n’avais pas mis les pieds à Beyrouth depuis trois ans, raconte Delphine Leccas, commissaire indépendante. Le Liban ne portait alors aucun intérêt aux artistes syriens, en dehors de quelques pionniers de l’art contemporain. Or aujourd’hui l’engouement à leur égard est tel que l’on pourrait se demander si être Syrien n’est pas devenu une condition sine qua non pour exposer à Beyrouth ! » Depuis le début du soulèvement syrien, le nombre de galeries dans la capitale libanaise a augmenté à mesure qu’affluaient les artistes fuyant les violences de la guerre. En moins de trois ans, « les centres artistiques ont bourgeonné et tous présentent des artistes syriens », confirme l’ancienne responsable de la programmation culturelle à l’Institut français de Damas. Parmi eux, citons Ayyam, qui a su exporter le modèle de sa galerie damascène à Londres, Dubaï, Djeddah et, bien entendu, au Liban, ou encore l’espace culturel Artheum, spécialisé dans l’organisation de salons d’art et de design. Depuis son ouverture en 2012, la galerie du quartier de la Quarantaine a présenté la première édition de son salon d’art syrien, introduisant auprès des amateurs d’art libanais plus de cinquante artistes originaires du pays de Sham. « Cela a été un succès, tant au niveau de la fréquentation ou de la couverture médiatique, qu’en matière de ventes », confirme Nino Azzi, le fondateur d’Artheum. D’après lui, ces peintres nouvellement arrivés à Beyrouth n’empiètent pas sur la clientèle des artistes libanais, car ils proposent une technique et un style profondément différents, ainsi qu’une tout autre gamme de prix. « Certains disent qu’ils perturbent le marché mais ce n’est pas nécessairement vrai, explique-t-il. Les chalands achètent ce qu’ils aiment au prix qu’ils peuvent payer. Il s’agit des règles élémentaires de la régulation de marché. » Delphine Leccas rejoint l’opinion du directeur de galerie. Elle estime que l’afflux des artistes syriens s’est accompagné de l’émergence d’une nouvelle clientèle, étrangère au marché de l’art avant la crise syrienne. De toutes façons, la question d’une perturbation ne se pose qu’à court terme : « la majorité de ces artistes considèrent Beyrouth comme une étape avant de partir ailleurs ». Un marché de l’art à la fois ébranlé et remis sur pied Raouf Rifai, artiste peintre libanais, nous confie ses réflexions quant aux répercussions de cette migration syrienne sur le marché de l’art au Liban. L’afflux récent de peintres syriens au Liban représente-t-il une menace pour le marché de l’art libanais ou au contraire, l’opportunité de le vivifier ? Nous devons savoir à quels peintres syriens nous faisons référence. On compte environ cinq peintres syriens connus résidant au Liban, une cinquantaine d’artistes émergents, et plus d’une centaine qui n’ont pas encore d’expérience professionnelle. Les grands peintres syriens de renom ne présentent pas de « menace » pour le marché libanais : ils conservent leur réputation et le prix de leurs œuvres n’a pas varié. Ce sont plutôt ces centaines de jeunes, nouveaux dans le secteur, qui créent quelques perturbations. Ils représentent un gain facile pour les galeries, produisant des tableaux valables pour une contrepartie minime. Ils ont déclenché une effervescence sur le marché de l’art local, et leur offre massive force les artistes locaux et les galeries à baisser leurs prix. Le marché en est si agité qu’on ne différencie plus les bons des mauvais artistes. Mais il faut reconnaître par ailleurs que cela est favorable à la stabilisation du marché de l’art libanais, car nous stagnons dans un climat où les copieurs prospèrent et où les œuvres souvent banales sont surévaluées. La quantité toujours croissante d’œuvres et d’artistes force les galeries à redevenir plus critiques, à aiguiser leur regard. En outre, cela provoque aussi le retour de certains peintres libanais vivant à l’étranger, comme s’ils voulaient participer à cette réévaluation, à ce climat plus franc et prometteur, pour défendre et raviver l’art libanais. Pouvons-nous parler « d’exploitation » des peintres syriens ? Le terme d’exploitation est fort. Mais il est vrai que certaines galeries profitent du fait que les Syriens se trouvent dans une situation précaire pour leur extraire un grand nombre d’œuvres à des prix dérisoires. Ces artistes réfugiés n’ont pas vraiment le choix : la plupart désirent accumuler le plus possible de liquidités et ce très rapidement, pour pouvoir atteindre la terre promise de l’Europe ou d’ailleurs ; pour eux le Liban n’est qu’un lieu de transit. Certains disent aussi que ce sont les Syriens qui ont quelque peu exploité les galeries libanaises. Nous avons entendu de fâcheuses histoires racontant comment des artistes syriens ont mis le cap vers l’Europe à la première opportunité, en négligeant leur engagement professionnel avec leur galerie. Il semble qu’un nombre considérable de peintres syriens aient déjà quitté le Liban, est-ce votre sentiment ? Oui, à moins qu’ils n’y soient jamais venus. Les grands maîtres sont partis vers l’Europe ou vers Dubaï bien avant de songer à s’établir au Liban. Les peintres qui ont dû y faire escale se sont rués sur certaines ambassades pour se procurer un visa de sortie. La technique de la peinture enseignée en Syrie se distingue-t-elle de la nôtre ? La technique apprise dans les écoles d’art en Syrie semble plus rigoureuse que celle qui est enseignée dans les écoles libanaises. D’ailleurs, il y a bien plus de maîtres syriens dans les musées que de libanais. En revanche, étant donné la difficulté pour beaucoup de nos voisins à voyager à l’étranger, ils ont une vision restrictive du monde. Si leur technique classique est très valable, leur esprit créatif l’est moins. Leurs œuvres se ressemblent, comme si elles suivaient toutes une même ligne directrice. Chez nous, l’État n’applique pas ouvertement une censure sur la production artistique. De plus, les Libanais émigrent et voyagent beaucoup, développant souvent leur art par eux-mêmes bien plus qu’à l’université. La peinture des artistes libanais est donc généralement plus libre, plus créative et plus subjective. A quoi attribuez-vous l’engouement pour la peinture syrienne ? Est-ce une tendance passagère ? Quand les peintres syriens sont arrivés, les amateurs d’art ont préféré leurs tableaux parce qu’ils se marient bien à leur environnement, à l’ambiance dans laquelle ils évoluent. Ils les ont trouvés plus « arabes », plus adaptés à leur goût, plus exotiques peut-être. Mais maintenant la vague est un peu passée. Je reste donc confiant : la demande concernant l’art local ne devrait pas s’éroder, d’autant que celui-ci s’est enrichi suite à ces remises en question, déclenchées par les bouleversements dans la région.
Haro sur le racisme !
Talal Salman
2015-04-07
Le racisme serait-il inopinément apparu dans la culture libanaise, dans un pays dont l’hospitalité légendaire fait la fierté des responsables et de leurs ouailles ? Ceux-ci se targuent d’ouvrir grand leurs portes à tout quémandeur de bonnes vacances ou de bonnes affaires ; ils s’empressent de mettre à la disposition de tout pays frère, à condition toutefois qu’il soit riche en pétrole et en gaz, des compétences exceptionnelles... à des fins lucratives bien entendu. Le racisme serait à présent un pilier de la souveraineté et du libre arbitre... Un racisme qui ne concerne toutefois jamais ces « messieurs » qui affluent de l’étranger et sont l’objet d’une grande sollicitude voire de grands honneurs, et bénéficient de toutes sortes de facilités de la part des autorités et, en partie, de la société civile. En matière d’hospitalité, la place d’honneur revient en général à l’Américain, l’accueil chaleureux au Français ou au Britannique, et tout Européen, quel qu’il soit, est toujours le bienvenu. L’accueil réservé à l’Arabe demeure quant à lui largement tributaire de son compte bancaire et de sa position sociale. En effet, une hiérarchie s’établit : les magnats du pétrole arrivent en tête, directement suivis par ceux du gaz. Puis viennent les dilapideurs des richesses de leur pays, toujours reçus à bras ouverts, d’autant plus s’ils ont quitté le pouvoir et n’ont plus à répondre directement de leurs faits et gestes. C’est alors que ces ex-responsables font appel aux compétences libanaises d’exception, car la tradition libanaise n’a pas sa pareille pour passer sous silence les malversations et fraudes fiscales, dissimuler les preuves ou camoufler des traces de crime. N’oublions pas à ce propos que le pouvoir libanais et ses sbires n’ont pas hésité à octroyer la nationalité libanaise aux grosses fortunes, nantis et hommes d’affaires en question, avec des privilèges spéciaux dont ils bénéficient jusqu’à ce jour. Nous savons que la tragédie syrienne est bien trop lourde pour être prise en charge par le seul Liban. Nous affirmons toutefois, en toute connaissance de cause, que le Liban est en mesure d’assumer certains aspects du drame syrien, notamment en ne rejetant pas ces femmes et ces hommes que la guerre ouverte, en Syrie et contre elle, a contraints à quitter maison et travail pour mettre leur famille à l’abri et qui se retrouvent en errance vers le refuge le plus proche, un pays où il leur est possible de trouver quelque vague connaissance. Nous savons que les instances internationales et arabes, qui ne manquent pourtant pas de moyens, ont fait preuve de grande parcimonie à l’égard du Liban. Elles n’ont pas offert d’aide notable sous prétexte qu’il faut expressément sanctionner le régime syrien, conscientes pourtant qu’une telle attitude va à l’encontre des principes les plus élémentaires de la fraternité, et qu’elle sanctionne en réalité, tant les déplacés syriens eux-mêmes que le Liban et les Libanais, mais en aucun cas le régime en question. L’objet de la plus grande réprobation reste cependant les nombreuses déclarations enflammées, d’un racisme provocateur dépourvu d’un minimum d’humanité et d’éthique, assénées par des responsables d’État libanais, parmi lesquels des ministres dont les partis isolationnistes ou nationalistes revendiquaient hier encore une union confédérée avec la Syrie. Certes l’Etat libanais a le droit de tenter de mettre un frein à « l’invasion » des fugitifs syriens rescapés de l’enfer. Il pourrait le cas échéant être contraint de recourir à des mesures strictes pour canaliser le flux des migrants et gérer plus efficacement les points d’entrée, afin d’éviter le chaos et d’empêcher l’infiltration d’éléments soupçonnés d’appartenir à « Daech » ou au Front « Al-Nosra », qui ne manqueraient pas d’introduire le conflit syrien chez son voisin, si vulnérable pour les raisons que l’on connaît. L’État libanais a réussi jusqu’ici dans une grande mesure à maîtriser la situation. Les instances concernées ont fourni des efforts excédant largement leurs capacités, ce dont elles doivent être remerciées compte tenu de la rupture consommée entre les deux Etats, rupture sans laquelle certains incidents sécuritaires auraient pu se résoudre. Car c’est bien l’État libanais qui boycotte l’État syrien en prétendant à la neutralité, à l’observance d’une stricte politique de distanciation. La réalité du terrain montre que cette politique est une utopie, et la déferlante migratoire se poursuit sans que rien puisse l’endiguer à ce jour. Peut-on oublier les bienfaits des Syriens ? Contrôlons donc les frontières et adoptons une position distanciée, si tel est notre choix. Mais n’infligeons pas aux Libanais l’accusation de racisme et de mépris, à travers ces discours sur les déplacés syriens ! Les Libanais n’ont-ils pas connu eux-mêmes l’amère épreuve du déplacement ? N’ont-ils pas été lors de leurs interminables guerres civiles, et avant même la guerre israélienne de 2006, accueillis en nombre et par vagues, toutes confessions et appartenances politiques confondues, par les Syriens leurs voisins, et traités par eux comme des frères en difficulté, sans que leur soit adressée la moindre parole raciste ? Haro donc sur le racisme ! Il porte préjudice autant aux Libanais qu’aux Syriens ! Ces derniers sont et demeurent, même aux pires heures de l’épreuve sanglante qu’ils subissent, des frères avec qui nous avons un destin en partage.
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