Le marxisme a toujours répété que l’émancipation de la classe ouvrière était l’œuvre de la classe ouvrière elle-même, sous-entendant que l’émancipation des femmes, celle des minorités et des peuples colonisés, des étudiants et de tous les autres opprimés, comme de tous ceux qui ont perdu leurs droits, étaient aussi essentiellement l’œuvre de la classe ouvrière ! Il était logique que soit posée la question : qu’est-ce qui donne à cette classe sociale un tel pouvoir magique, au point qu’elle pourrait libérer de toute forme d’oppression, à peine y aurait-elle touché ? De quel esprit superstitieux provient l’idée de cette réaction en chaîne qui libèrerait le monde entier aussitôt que les travailleurs se seraient eux-mêmes affranchis ? Cela ne ressemble-t-il pas à la promesse de quelque vocation messianique, invitant chaque opprimé à patienter et supporter sa douleur jusqu’à ce que la classe ouvrière lui ouvre le paradis ?
En vérité, la plupart des partisans des nouveaux mouvements d’obédience marxiste ont négligé tant ce qui distingue les différentes formes de persécution que ce qui les relie. Et ils ont peint la chose comme s’il s’agissait simplement d’une injustice, que ce soit sur le plan ethnique, sexuel ou de classe, mettant tous les opprimés dans un vaste ensemble, qui jouerait le rôle de catalyseur pour un changement radical des structures socio-politiques. Nombreux sont ceux qui ont considéré que ces groupes et leurs mouvements « invalident » le rôle de la classe ouvrière et prennent sa place, comme si vous étiez capable de changer l’ordre social juste parce que vous êtes l’une de ses victimes, sans y jouer par ailleurs, ni vous ni la classe ouvrière, aucun rôle clé.
Il ne fait aucun doute qu’il y avait, et qu’il y a encore, un grand nombre de marxistes néandertaliens qui supposent que le changement ne peut venir que d’une seule force, la classe ouvrière, oubliant ce grand principe démocratique qui veut que les victimes de pouvoirs injustes se libèrent elles-mêmes, ce qui signifie, par exemple, que les femmes, et non les travailleurs, sont les forces du changement en ce qui concerne le renversement du patriarcat et la lutte contre la discrimination selon le sexe. Il ne fait aucun doute non plus qu’il existe des millions de personnes qui ont goûté au mépris et à l’ostracisme, non seulement de la part des régimes en place, mais aussi d’une gauche renfrognée, une gauche de classe, une gauche aux priorités économiques et aux politiques anémiques, qui promet une utopie quasi mystique tout en tremblant devant des concepts tels que le genre, l’origine ethnique, l’identité, l’inconscient, le désir ou la société civile, la révolution des droits, les mouvements étudiants, les luttes pour l’environnement etc. Cette gauche agit comme si tout ce qu’elle reliait au concept de classe – le mode de production, l’histoire, la conscience de classe, l’Etat, la révolution… – avait été élaboré une fois pour toutes, et continuait à être opérationnel quels que soient les temps et les lieux, sans jamais être reformulé et repensé à la lumière de l'évolution. Elle est pourtant clairement invitée à cette remise en cause par l’émergence sur la scène mondiale de millions de personnes qui refusent d'être persécutées en raison de leur sexe, de leur race ou de leur nationalité, ou qui se révoltent contre ceux qui abusent de leur environnement, de leurs droits civils et de leurs libertés.
Il n’en demeure pas moins que certains de ces nouveaux mouvements entretiennent des relations suspectes et développent de fausses perceptions, qui peuvent aller jusqu’au délire ou à d’effroyables théories, qui toutes relèguent au second plan la dimension de conflit de classe, laquelle est pourtant toujours persistante. Nul ne peut nier non plus la réalité de la chute d’une partie de l’ancienne gauche dans l’escarcelle des grandes puissances, ou dans les pièges du confessionnalisme, allant parfois jusqu’au soutien au terrorisme ou à sa justification. (…)
Le socialisme n’est pas une promesse messianique de plus. Il est cette satisfaction qui naît, ici et maintenant, de la lutte contre l’injustice, la discrimination, l’oppression, la répression et le pillage, il est cet effort aux multiples facettes où s’engagent de très nombreuses personnes, et en premier lieu celui qui pratique la critique de ses propres thèses, afin de construire une société juste et libre.