Il est tout à l’honneur de Saad Hariri de prendre des initiatives là où les autres ont manqué d’audace, mais il est fâcheux pour lui d’avoir effectué un tel revirement politique et de s’être retourné contre un héritage qu’il avait lui-même enraciné dans le cœur de ses partisans. Ceux-ci l’ont en effet entendu, dans son discours de soutien à Aoun en forme de virage à cent quatre-vingts degrés, leur demander d’effacer de leur esprit tout ce qu’il y avait semé. Son discours donnait pourtant sa part belle à l’émotion, puisque Saad Hariri n’a pas omis de citer son père martyr Rafic Hariri, dans le but de toucher son auditoire.
Puis, lorsque Saad Hariri a nommé Sleiman Frangié, ses propos paraissaient ceux d’un homme prêt à se suicider. Mais un an plus tard, il semble que le suicide politique soit devenu une habitude. Il répétait qu’il n’avait plus rien à perdre. L’un de ses proches, député de son camp, révéla qu’il avait déjà tout perdu. Saad prétendait ainsi défendre l’héritage politique de son père, après en avoir perdu l’héritage financier, mais aux yeux dudit député il dilapidait le peu d’héritage qui lui restait.
Beaucoup, dans la Maison du Centre où il tenait son discours, venaient à peine de se remettre du choc du soutien de Saad Hariri à Frangié, lorsqu’ils reçurent un choc plus rude encore. Ils écoutaient perplexes les arguments de Saad : il disait avoir découvert en Michel Aoun l’homme le plus capable de protéger l’accord de Taëf – n’est-ce pas ce même Aoun qui a combattu Taëf ? Mais ce que Saad Hariri n’a pas révélé, dans son discours enrobé d’altruisme et de sens du sacrifice, c’est son besoin personnel de revenir à la présidence du gouvernement. Il a oublié d’avouer que l’accès au pouvoir représenterait son ultime chance de préserver ce qui reste de l’héritage de Rafic Hariri, tant politique que financier.

Que reste-t-il de l’« aounisme » en dehors de la présidence de la République ?
Concernant Aoun, depuis son retour au Liban il n’a jamais partagé avec Saad Hariri une même vision de l’Etat. C’est d’ailleurs pourquoi ceux qui soutiennent Aoun (extérieurs à l’alignement aouniste), l’ont voulu président, parce qu’ils ont trouvé en lui le seul modèle capable de contrecarrer le « haririsme politique ». Concernant la politique étrangère, Aoun et Hariri sont totalement opposés. Par conséquent, oui, Aoun a été persévérant dans sa course à la présidence de la République, mais que reste-t-il de l’« aounisme » en dehors de la Présidence ? Il est peut-être trop tôt pour répondre à cette question, mais les rumeurs sur les accords conclus entre les deux parties (Hariri et Aoun) ne sont pas rassurantes.