Ce dimanche matin une voix m’a saisie, surgie des ondes de France Musique ; c’était Oum Kalthoum qui de son chant si singulier m’empoignait soudain le cœur, comme si un monde englouti cherchait émergence, vibrant de réminiscences, « mon » monde arabe si joyeusement parcouru, si généreux à mon égard qu’il m’a offert mes amours, et parmi mes plus belles amitiés.
J’ignorais que ce même matin, avant que le soleil se lève, tu avais enfin franchi la frontière turque après quatre mois de tentatives infructueuses pour fuir la guerre interminable.
Aucune nouvelle de toi ne m’était parvenue dans les premiers temps du conflit. J’avais confiance en ta ténacité, mais oscillais entre inquiétude et fatalisme. Puis lorsque ta ville, Palmyre, a subi la destruction, la panique m’a prise, j’ai multiplié les messages et reçu finalement quelques mots de ton cousin alors en déroute à Damas, et bientôt accueilli en Allemagne. Tu te trouvais à Raqqa avec ton épouse et ta petite fille, et quelques mois plus tard t’en échapperais de nuit, marchant avec les tiens pendant plus de deux semaines pour atteindre la frontière vers le nord-ouest.
Un soir de printemps j’ai entendu ta voix sur mon répondeur. Elle m’a secouée jusqu’au tréfonds. Non parce qu’elle aurait porté les accents du désespoir ou de l’épuisement. Non. Parce qu’elle était intacte. Profonde, posée, comme si la Syrie tout entière s’était réfugiée dans la richesse de ton timbre, pour jaillir ici dans mon salon, y jetant le chavirement des arbres de la palmeraie, le souffle du désert, les riches heures partagées.
Merci, cher Ahmed, d’avoir sollicité mon aide. Aussi ténue soit-elle. Merci d’avoir recouru à l’amitié. Envoyer de l’argent à quelque membre de ta famille déjà réfugié en Turquie, payer un passeur pour trois ou quatre personnes, tout pourtant me semblait vain quand j’apprenais que tu étais sans cesse refoulé, que vous risquiez vos vies à chaque tentative. Puis ta voix à nouveau m’a apaisée, un bref dialogue où tu t’inquiétais de moi et m’assurais de ta détermination ; il semblait que nous nous étions vus la veille, tant ta pudeur s’attardait peu sur ta situation. Je ne sais rien de tes conditions de vie pendant ces mois d’attente sous le soleil du plein été, sous les feux de cette guerre d’enragés. Je sais seulement que si tu t’es résolu à tourner le dos à ton pays, c’est parce que désormais, selon tes propres mots, « il faut y lutter contre le monde entier ». Oui. Les Syriens ont été dépossédés de leur pays. Une terre colonisée par des guerriers accourus des quatre coins du globe pour y jouer dans votre sang.
Tu trouverais cela assurément ridicule si je te racontais comment ici, sur les belles plages de sable du sud de la France, alors que tu t'éreintais pour échapper au cauchemar d’un pays anéanti, nos médias et nos politiques tournoyaient comme des mouches frénétiques autour des tenues de bain de quelques femmes musulmanes qui pensaient s’y dissimuler.
Ton cousin est aussi pudique que toi, mais il lui prend parfois des colères, comme lorsque les journaux occidentaux ont applaudi à la reprise de Palmyre, osant l’appeler « libération ». Je me sens alors comme prise en faute. Je suis de cet Occident qui s’assoit sur les réalités, pioche selon ses intérêts et s’aveugle aussitôt que sa conscience peut s’assoupir un peu. L’autre jour ton cousin a aussi évoqué ses parents de quatre-vingts ans trop épuisés pour fuir encore et déclarant par lassitude : « Mourons là où nous sommes. » J’en ai été si bouleversée ; mes parents ont le même âge, et à les imaginer errant entre mille tirs croisés, je n’ai pu retenir mes larmes.
J’ignore si tu as reçu mes petits messages, envoyés comme des bouteilles à la mer sur un téléphone portable au fonctionnement aléatoire. Je t’y répétais seulement que mon esprit t’accompagnait, mes prières, avec une pensée particulière le jour de la fête de ramadan. Que faire d’autre, comment t’encourager ? Je me livrais à de petits rituels télépathiques pour te transmettre de l’énergie.
Tu m’as rappelée ce matin de Turquie, où tu espères trouver un peu de repos et de paix avec ta famille. Tu m’as tant remerciée, déversant à nouveau les trésors de ta voix inaltérée ; tu m’as dit avoir tiré la force de poursuivre dans la certitude que tu possédais au moins une amie, dans ce monde qui vous a abandonnés.
Mais en vérité, c’est toi qui as déposé en ma conscience un don précieux. Vois-tu, je vis dans un pays où il sera bientôt malvenu d’aimer à ce point le monde arabe ; déjà il faut s’en expliquer, s’en justifier. La haine et la violence grattent à ma porte, la déception m’étreint parfois, une exaspération où mon cœur menace de se replier, de se fermer. Grâce à toi j’ai retrouvé l’unique façon de répondre : par un surcroît d’amour. Merci, cher Ahmed, fais-moi entendre encore quelquefois ta voix où ne sont accrochés ni ressentiment ni amertume. Merci d’être demeuré tel que tu fus : un valeureux foyer d’humanité.