Comment devra se comporter « l’homme de la nation, mis en place par elle-même pour répondre de son destin » ? Cette expression de Charles de Gaulle pour désigner le président de la République montre que la magistrature suprême requiert d’être irréprochable.
Entre glorification et scepticisme, revirements politiques et discours confessionnels, le mandat Aoun vient de commencer. Michel Aoun réussira-t-il là où d’autres ont échoué ? Soucieux de le voir mener à bien sa mission, nous avons essayé de définir ce que devraient être la stature et le rôle du Président – comment, en somme, être celui que les Allemands appellent « le symbole vivant de l’Etat ».

Le Président assume un rôle arbitral
L’amendement de la Constitution libanaise suite à l’accord de Taëf a souligné dans son article 49 le rôle arbitral du Président. Celui-ci doit d’abord être un arbitre au sens juridique : « Le chef de l’Etat est le gardien du principe de légalité. (...) Dans la profusion des écrits et des débats télévisés sur la présidence de la République, on parle de projets et programmes, mais pas de la fonction du chef de l’Etat en tant que gardien ultime du principe de légalité dans le cadre des pressions, des intérêts et de la culture politique dominante basée sur des rapports de force et de clientélisme. (…) A aucun autre moment le Liban n’a eu tant besoin d’une magistrature suprême, garante de la norme. Une magistrature au-delà des petites attributions et qui est justement le fondement légal des attributions et de leur exercice. » (Antoine Messarra)
Le Président doit être également un arbitre au sens politique, dans l’acception noble du terme. Loin de constituer une diminution de ses pouvoirs comme certains le laissent entendre, ce rôle arbitral est accentué jusque dans les régimes présidentiels. C’est ainsi que la Constitution française stipule : « Le président de la République veille au respect de la Constitution. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’Etat. » Pourquoi ce rôle arbitral ? « Les rédacteurs de la Constitution française entendaient donner au Président les moyens de surveiller le Parlement pour éviter qu’il ne confisque la souveraineté populaire. » (Marie-Anne Cohendet) Ce surveillant général de l’Etat doit rester l’arbitre des partis et n’appartenir à aucun. « Placé au-dessus des partis, n’ayant rien à espérer ni à craindre de leurs rivalités et de leurs vicissitudes, l’unique intérêt du Président, comme son premier devoir, est d’observer avec vigilance le jeu de la machine politique, afin d’y prévenir tout grave désordre. » (Paradol)
Pourtant, même après l’accord de Taëf, qui a introduit dans le langage politique le terme de « président-arbitre », aucun n’a rempli ce rôle : ni Elias Hraoui ni Emile Lahoud, qui ont accédé au pouvoir suprême grâce aux autorités syriennes, n’ont arbitré le jeu politique, puisque la Syrie et ses représentants l’ont fait à leur place. Michel Soleiman n’a pu non plus arbitrer le jeu politique parce que « dès qu’il s’est conduit comme étant parti, il ne pouvait plus être juge » (Talal Salman). Or les marchandages et tractations qui ont déjà commencé autour de la composition du nouveau gouvernement, entrent en contradiction avec ce rôle d’arbitre.

Le Président est le garant de la Constitution
Qui est plus qualifié pour se porter garant de la Constitution que celui qui incarne l’Etat ?
« La norme organise la vie publique et assainit les relations dans la vie privée. Combien on résoudrait de problèmes si, à ceux de nos amis, connaissances, voisins et parents qui viennent solliciter un arrangement équivoque, on pouvait répondre, comme le président Fouad Chéhab :
"Que dit le livre ?" Il entendait par là la Constitution et, plus généralement, la norme. » (Antoine Messarra)
Le candidat Mikhaël Daher a fait reposer son programme présidentiel sur ce principe : le respect de la Constitution et l’application de toutes ses dispositions, parce que « c’est le respect de la Constitution qui régularise la vie politique et qui favorise l’édification de l’Etat de droit ». Mission délicate pour le président Michel Aoun accusé par certains, dont Chibli Mallat, autre candidat à la Présidence, d’être parvenu à la tête de l'État par des manœuvres anticonstitutionnelles : « Après 45 séances de torpillage, les députés libanais absentéistes ont mis fin à la vacance présidentielle. Paradoxe sur la scène libanaise : enfin respectant les termes de la Constitution, le torpilleur principal est devenu Président. Un candidat réussit donc à devenir le garant d'une Constitution qu'il a violée pour devenir Président. » (Chibli Mallat)

Le Président joue le rôle de rassembleur
Michel Aoun aura à présider un pays fortement divisé, qui ne s’est remis ni des plaies de la guerre civile, ni des dissensions accentuées par l’assassinat de Rafic Hariri, ni des séquelles de la naissance (et de l’effritement) des blocs du 14 mars et du 8 mars, ni du conflit sunno-chiite. Autant de raisons pour que le président Aoun se conduise en rassembleur, rapprochant partis et factions pour se poser en garant de la stabilité politique du pays. « Les idées des partis, les idées diviseuses ont, en République, des agents passionnés ; mais l’idée unitaire, l’idée de la patrie n’y possède ni serviteur dévoué ni gardien armé. » (Charles Maurras) Le Président Aoun saura-t-il être ce serviteur de l’unité ?
En Allemagne, on conçoit le Président comme « l’organe constitutionnel qui représente la République fédérale (…), c’est-à-dire son existence, sa légitimité, sa légalité et son unité. Il s’agit en même temps d’une tâche d’intégration et de contrôle en tant que gardien du droit et de la Constitution (...). Ainsi, il est d’usage que le chef de l’Etat ne fasse que très rarement des déclarations publiques portant sur des questions d’actualité politique sujettes à controverse entre les partis. »

Le Président constitue un modèle
Avant tout programme, un Président doit donner de soi une image d’homme exemplaire, ce qui signifie se démarquer totalement de la classe politique actuelle, en rehaussant les mœurs politiques dégradées. Un code éthique, une certaine manière d’être doivent régler chaque instant de la vie d’un Président. C’est que « l’éthique politique a deux objets principaux : la culture de la nature intelligente et l’institution du peuple ». (Denis Diderot)
L’intégrité présidentielle a sa poésie. Dans son ouvrage Leurs Excellences les Présidents du Liban, Walid Awad raconte comment après la fin de son mandat présidentiel, Alfred Naccache est retourné à son train de vie extrêmement simple, bien que considéré comme le sauveur de Beyrouth (pour avoir déclaré Beyrouth ville ouverte lors des bombardements alliés). Comme avant son passage au sommet de l’Etat, il a repris le tramway, sous les regards admiratifs et ébahis des passagers qui murmuraient : « C’est l’ex-Président  dans le tramway... »

Le Président est responsable de la conduite de ses proches
Seule l’éthique doit baliser le trajet du Président du début à la fin de son mandat. Cela englobe la conduite de ses proches. La faiblesse devant le lien de parenté a été trop souvent le talon d’Achille des Présidents au Liban. L’enrichissement illicite des frères de Béchara el-Khoury et des fils d’Elias Hraoui a défrayé la chronique, ainsi que les rumeurs de corruption qui ont porté sur les premières dames (Laura el-Khoury, Mona Hraoui, etc.). Dans le cas de Michel Aoun, son gendre Gebran Bassil, également ministre des Affaires étrangères, a été récemment accusé d’avoir conclu un accord relatif au pétrole avec le président du Parlement Nabih Berri – un accord qui n’a respecté ni les formes ni les règles constitutionnelles et légales, traité de « scandale qui annihile le rôle de l’Etat » par plusieurs médias et nombre de politiciens et ministres, lesquels en ont dénoncé les relents d’affairisme et de corruption. Gebran Bassil a également été accusé d’avoir touché des pots-de-vin de la société qui a remporté le marché pour la construction du barrage de Janneh (une société déjà condamnée au Brésil pour corruption et achat de politiciens), s’accrochant au projet alors que plusieurs études en ont démontré l’inefficacité. Il en va de la réputation du mandat Aoun que ce genre d’affaires ne prévale plus durant son mandat.

Le Président choisit soigneusement son entourage
Les collaborateurs jouent un rôle déterminant dans la réussite ou l’échec d’un mandat. Le général Fouad Chéhab, pour concevoir et appliquer la plus grande réforme administrative, sociale et économique de l’histoire du pays, a eu recours aux conseils éclairés d’un expert international, Louis-Joseph Lebret, directeur de l’IRFED, et de son équipe. C’est sur la base du rapport de l’IRFED (Besoins et possibilités de développement du Liban), révélant que 4 % de la population libanaise disposait de 33 % du revenu national, que seront créés le ministère du Plan, la Caisse nationale de Sécurité sociale pour la retraite et l’assurance maladie des salariés, et que seront développées les infrastructures des zones les moins privilégiées (routes, eau, électricité, écoles). Le recours à une expertise solide a crédibilisé les réformes de Chéhab et en a assuré le succès. Emile Lahoud, en comparaison, s’est appuyé, pour de semblables réformes, sur ses officiers. Il a échoué. Aujourd’hui que le président Aoun entend rendre certains secteurs plus productifs (« le ministère de l’Energie et de l’Eau nous intéresse » a fait savoir son groupe politique lors des consultations avec le Premier ministre désigné Saad Hariri), il doit nommer des experts fiables, qui le conseilleront efficacement.   

Le Président n’est pas un nouveau seigneur féodal
La classe féodale traditionnelle s’est suffisamment employée à éloigner le citoyen libanais de la politique. Un Président qui nomme ses proches aux postes-clefs de l’exécutif (à la manière de Soleiman Frangié, d’Emile Lahoud, d’Elias Hraoui, etc.) débute son mandat en instaurant un système clientéliste. S’il est permis que ses proches l’épaulent, cela doit se faire dans l’ombre et discrètement. Les photos du général Aoun enlacé par ses filles, de jeunes femmes modestes et proches des citoyens, sont certes attendrissantes, mais le pouvoir grandissant octroyé à son gendre Gebran Bassil ne laisse rien présager de bon : il est à la fois ministre, chef du Bloc du changement et de la réforme et chef du Courant patriotique libre, et sa présence récurrente lors de réunions avec le Président a poussé le chef du législatif à rappeler que les députés n’ont élu qu’un seul Président. Verra-t-on l’autre gendre d’Aoun, Chamel Roukoz, devenir député ou ministre, sa fille Mireille Aoun conseillère supérieure auprès du Palais (et qui sait ce qui sera octroyé à son neveu Alain Aoun, déjà député, ou à Gaby Layoun, parent de sa femme, naguère nommé ministre, etc.) ? Ces méthodes sont loin d’une répartition des postes rationnelle. Et la presse écrite n’a cessé de marteler son inquiétude à ce sujet, usant de l’expression « République des gendres » pour qualifier la main-mise de la « dynastie Aoun » sur les postes-clés. 

Le Président soigne sa communication
Un bon Président maîtrise sa communication. La parole prononcée et écrite est l’un des instruments politiques les plus puissants dont il dispose. Il crée sa propre rhétorique, quitte à engager de grandes plumes pour fignoler ses discours (comme l’avait notamment fait François Mitterrand avec Erik Orsenna, lauréat du prix Goncourt). Les propos d’un président restent dans les mémoires ; longtemps encore on se souviendra des phrases de Charles de Gaulle : « Notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur ». 
Or le mandat Aoun a démarré avec une communication de bien mauvais aloi : le palais présidentiel, baptisé « Maison du peuple » par Aoun au temps de la guerre civile, a rouvert ses portes le 6 novembre dernier pour accueillir ses partisans. Or Aoun était entouré de ses collaborateurs de jadis (Edgar Maalouf, Nadim Lteif, Michel Abou Rizk et Habib Farès) et c’est avec les mêmes mots dont il usait autrefois (« Peuple grandiose du Liban ! »), qu’il a harangué la foule. Quelle image a alors ressurgi dans la mémoire des Libanais ? Celle d’un épisode douloureux de la guerre. Talal Salman a écrit à cette occasion : « Nous souhaitons que ce genre de manifestation populaire rappelant un passé que nous voulons tous oublier, soit la dernière dans ce contexte. Elle appartient tout entière au passé. Le général est maintenant chef de l’Etat de tous les Libanais, espérons donc qu’il se dirigera vers le futur, et qu’il œuvrera pour ce futur ! »

De la crédibilité du discours présidentiel
Une communication crédible, fixant des objectifs réalistes, est une condition sine qua non pour le lancement et l’aboutissement des réformes dont le Président sera l’instigateur. L’un des grands échecs d’Emile Lahoud a été une communication inadéquate : jouant sur une image de sauveur, son discours d’investiture et ses slogans de début de mandat contrastent totalement avec la médiocrité de sa gestion. Célébrant sans fin la nécessité d’une réforme administrative qui n’arrivait pas, Lahoud ne faisait que dénoncer inconsciemment ses lacunes dans l’exercice du pouvoir. Le discours présidentiel doit s’objectiver dans les actes. Le Président Aoun a promis l’éradication de la corruption lors de son discours à Baabda. La composition des cabinets ministériels doit en constituer la première étape. Si tel n’est pas le cas, on peut placarder ses photos partout, le plébisciter et l’applaudir, on le huera en fin de mandat, tout comme Lahoud. La démagogie a des effets limités dans le temps, y compris parmi les siens. Qu’est au juste la démagogie ? C’est une politique qui consiste à exciter, pour les exploiter, les passions de la multitude. Et c’est précisément parce que nous souhaitons que ce mandat nous offre mieux que pure démagogie, que nous avons écrit cet article.