Dans les années 70, nous avions coutume de lire, glanés ici et là, les articles d’un certain Mahmoud Hussein, auteur égyptien de gauche. Il s’est avéré, par la suite, que ce n’était qu’un prête-nom utilisé par le tandem Bahjat El-Nadi et Adel Rifaat. Grande a été notre déconvenue quand nous avons découvert qu’Adel Rifaat était un juif de gauche qui signait d’un nom « musulman », et nous n’avions de cesse de nous demander pourquoi il ne signait pas de son vrai nom. À l’époque, nous nous évertuions à rechercher des juifs marxistes antisionistes pour appuyer nos idées sur le sionisme, le judaïsme et Israël. Nous disposions de quelques noms de juifs antisionistes illustres comme Moshe Makhofer, Ori Orr, Cohn-Bendit, Ibrahim Serfati, Maxime Rodinson, Isaac Deutscher ou Hannah Arendt, et nous prônions les idées de Trotski, de Rosa Luxemburg, de Marx, de Spinoza, de Freud, d’Einstein et d’autres juifs révolutionnaires. J’ai appris plus tard qu’Adel Rifaat était le frère de Pierre Victor, le célèbre maoïste français, leader de la révolte des étudiants de mai 68 à Paris, et l’ami de Cohn-Bendit, de Joschka Fischer et de Régis Debray. Et j’ai été stupéfait de découvrir que Pierre Victor n’était autre que Benny Levi, le philosophe revenu au judaïsme, et tout autant sidéré en apprenant qu’il était d’origine palestinienne, de la ville de Jaffa plus particulièrement.

Le parcours d’Adel Rifaat
De son vrai nom Eddy Levi, il est né au Caire en 1938, au sein d’une famille juive qui plongeait ses racines dans la ville de Jaffa, où elle était implantée depuis le 19ème siècle au moins. Lorsque sa famille décide de quitter l’Égypte après la guerre de Suez en 1956, Eddy Levi refuse de partir et insiste pour rester au Caire avant de se convertir à l’islam. Cette conversion constitue une déclaration de rupture avec sa famille, qui quitte l’Égypte de son plein gré. Selon une autre version, il se serait converti à l’islam par amour pour une jeune Égyptienne musulmane, rencontrée dans une école française et devenue, par la suite, son épouse.
Par un concours de circonstances, il rencontre au Caire son « âme sœur », Bahjat El-Nadi, étudiant de gauche à la Faculté de médecine, issu d’une famille musulmane bourgeoise. Depuis le jour de cette rencontre, les deux compères sont restés unis, en Égypte, en prison ou en France, écrivant ensemble et signant sous le pseudonyme de « Mahmoud Hussein ».
Eddy Levi adopte le nom de « Adel Rifaat » après sa conversion à l’islam et embrasse le marxisme comme théorie intellectuelle pour critiquer la société et le pouvoir. Son appartenance au marxisme est un choix culturel, qui prend le contrepied aussi bien de la pensée rétrograde des Frères musulmans que de l’absence de nationalisme du parti Wafd, allié indéfectible des Anglais avant la révolution du 23 juillet 1952.
Accusés de communisme, Adel Rifaat et Bahjat El-Nadi sont emprisonnés ensemble sous le règne de Gamal Abdel Nasser. Remis en liberté en 1964, ils s’envolent pour Pékin, puis pour la France, où Adel Rifaat retrouve son frère, Pierre Victor, en 1966, après une séparation qui aura duré dix ans.
En France, Adel Rifaat et Bahjat El-Nadi s’impliquent dans l’action politique aux côtés du mouvement Fatah. A l’époque, ils sont étudiants à la Sorbonne, puis à l’École des hautes études en sciences sociales, où ils décrochent ensemble un doctorat. Les deux amis sont inséparables. A Paris, le tandem « Mahmoud Hussein » s’agrandit après la rencontre avec Pierre Victor, d’autant plus que les trois appartiennent à la branche maoïste du mouvement marxiste.
Le 8 mai 2005, le duo publie un ouvrage dangereux intitulé Al-Sîra : Le prophète de l’Islam raconté par ses compagnons (Paris, Grasset), dont l’objectif est de contribuer à changer l’attitude de l’Occident à l’égard des Arabes. Cet ouvrage contient des textes inconnus de 98% des spécialistes de l’histoire de l’Islam ou de la sîra (biographie) du Prophète.