Le livre Architecture, Power and Religion in Lebanon : Rafic Hariri and the Politics of Sacred Space in Beirut (Pouvoir et religion au Liban : Rafic Hariri et la politique de l’espace sacré à Beyrouth) vient d’être réédité aux éditions Brill. Ward Vloeberghs, son auteur, est de nationalité belge et enseigne les sciences politiques à l’université Erasme de Rotterdam. Il explore dans cet ouvrage le patronage de Rafic Hariri et son héritage posthume pour démontrer comment l’architecture religieuse est devenue un espace pour les luttes de pouvoir dans la ville contemporaine de Beyrouth. Le livre étudie notamment comment Rafic Hariri a « sponsorisé » la Mosquée Mohammed al-Amin – principale mosquée sunnite de la ville –, analysant la façon dont l’architecture religieuse sert des objectifs politiques dans le Liban d’aujourd’hui. En retraçant cent cinquante ans d’histoire autour de la Mosquée Mohammed al-Amin, et en s’attardant sur le développement ultérieur du site, devenu lieu de commémoration, cet ouvrage est une brillante illustration des liens entre architecture, religion et pouvoir, une démonstration sans appel de la manière dont ils s’enchevêtrent et se donnent à voir dans le paysage urbain. Démontant les travers d’une société multiconfessionnelle marquée par les inégalités sociales et la fragmentation politique, cette étude interdisciplinaire dénonce également comment les choix en matière d’architecture et de reconfiguration urbaine, révèlent un culte naissant de la personnalité et contribuent à la consolidation du territoire politique.
Selon Ward Vloeberghs, Rafic Hariri, en fin politicien, n’a conçu la construction de la plus grande mosquée du Liban qu’à des fins d’ambition personnelle, indépendamment de sa pertinence, dans une tentative de renforcer sa propre légitimité et son capital symbolique. Le dirigeant érige un monument pour qu’en retour le monument assoie le souverain. Comme le rappelle l’auteur de cette étude, la dimension politique a souvent accompagné les transformations urbaines à Beyrouth – pas seulement dans le domaine des lieux de culte – mais cette dynamique toujours en cours a été particulièrement utile dans la création et la préservation du territoire politique de Hariri dans le centre de Beyrouth.
Un chapitre particulièrement audacieux (intitulé Hariri’s Political Economy : Business as Usual) démystifie les objectifs de Solidere comme centre international attractif pour les industries financières, culturelles et touristiques, en expliquant par le menu, et en se basant sur de solides références, qu’il s’agissait d’un projet d’affaires sur mesure pour Rafic Hariri, et que les dizaines de milliers de propriétaires des terrains de l’ancien centre-ville ruiné ont été lésés, Solidere s’étant approprié leurs biens en les dévaluant. Le livre relaie les critiques des planificateurs urbains, architectes et urbanistes sur Solidere, Société libanaise de développement et de reconstruction, qui bien loin de l’altruisme évoqué par son homophone « solidaire », porte essentiellement sur la maximisation du profit pour ses actionnaires. Rafic Hariri est démystifié : « Compte tenu de son empressement à mettre ses intérêts commerciaux au service de ses visées politiques et, à l’inverse, à protéger ses intérêts commerciaux grâce à une influence politique accrue, Hariri étendait de facto son royaume dans le processus de reconstruction. » Un ouvrage à lire impérativement, pour nous aider à déchiffrer le politique à travers le paysage urbain.