Au cours du déjeuner, je prévoyais une discussion légère entrecoupée par quelque compliment de la part de mon interlocuteur issu d’une aristocratie qui dédaigne les mots crus, quelque chose dans le genre « Vous avez de beaux yeux noirs… ». Mais il m’assena soudain, loin de l’image distinguée qu’il aimait à cultiver : « Si j’en avais la possibilité, j’égorgerais de ma propre main le dernier enfant palestinien survivant au Liban. »

Un homme libre est un homme sans passé. Telle une chaîne qui relie par le cou les esclaves les uns aux autres, le passé nous empêche de rejoindre un futur qui se profile au loin avec un visage de liberté. Et pourtant : la tendance à extirper le passé pour déstabiliser ses adversaires en rappelant publiquement leurs crimes, est un trait constant des sphères dirigeantes au Liban. Oui, nous avons jadis pris les armes les uns contre les autres, c’est un fait où notre histoire se trouve piégée, incarnée malgré nous par dix-huit communautés enfermées dans des contextes sociaux-culturels différents. Ces jeunes miliciens de dix-sept ans, à travers quel prisme de préjugés percevaient-ils « les autres » qu’ils voulaient absolument éliminer ? Quelle cause étaient-ils convaincus de défendre, quelle foi armait leurs bras ? A cette question, seuls leurs dieux d’alors pourraient éventuellement répondre.   
Dans un pays stable, déjà, le passé venimeux peut parfois rester tapi dans l’arrière-fond de la mémoire, lourd à porter, douloureux à ruminer. Mais c’est bien pire dans un pays qui sort d’une guerre civile ; le passé y présente d’odieux effets de miroir qu’on peut difficilement affronter sans être pris par la tentation de briser la glace. Pouvons-nous prétendre que nous sommes toujours fiers de notre passé ? N’avez-vous pas simplement envie de dire : « J’aurais souhaité que ce passé – le passé collectif, commun, ensanglanté – ne fût pas le mien » ? Le passé est blessure. A charge pour le futur de le cicatriser.
Mais ce passé, devons-nous en être poursuivis indéfiniment, au point de sentir que le chemin qui nous fait face n’en est qu’une prolongation ? N’est-il pas grand temps que nous devenions simplement un projet en gestation, qui se ressource sur les rives d’un avenir véritable ?
Les combats pouvant s’enorgueillir de créer leur vocabulaire, il est des expressions propres à la guerre, dont les termes relatifs aux zones « Est » et « Ouest » qui ont longtemps « enrichi » notre lexique quotidien. Les forces chrétiennes, prédominantes dans la première zone, et les forces musulmanes alliées aux Palestiniens, influentes dans la seconde, s’écharpaient allègrement  ̶  bien que la cartographie de la guerre ait été bien évidemment plus complexe. Depuis lors, les politiciens libanais de tous bords se permettent constamment de se dresser en juges pour criminaliser le passé des autres ; qui leur faudra-t-il pour siéger au tribunal de leur arrogance, un jury de l’Est ou de l’Ouest ? Les vérités sont relatives – quel philosophe ne nous l’a répété ? – et les criminels des uns sont les héros des autres. Achille est un héros pour les Grecs, un assassin pour les Troyens.   

Le monstre en lui se nourrit de la lueur de votre regard
Il n’y a pas d’école plus difficile que celle de l’oubli forcé. Rien de plus troublant que de croiser, dans quelque espace public, un monstre qui vous faisait jadis trembler au barrage et qui, pour vous laisser passer, vous extorquait volontiers une partie de votre fortune personnelle – et de votre dignité. Rien de plus troublant en effet, mais le monstre en lui, qui a survécu jusqu’à ce jour, se nourrit de la lueur de votre regard, et si ce regard ne lui fait pas sentir que vous vous souvenez qu’il fut un monstre, celui-ci agonise. Il y va de votre salut, du sien, et de celui du « vivre ensemble » qui constitue le pari libanais. 
Je croyais que mes compatriotes étaient déterminés à ne pas s’enliser dans les marécages du passé, puisqu’on ne dit plus ni « Est » ni « Ouest », mais Achrafieh et Beyrouth – ainsi les villes, jadis déshumanisées, aux identités noyées, ont retrouvé leur nom. Je croyais que ce conflit était démodé face aux rivalités entre sunnites et chiites qui prédominent aujourd’hui. Je le croyais… jusqu’à ce que des phrases d’une grande violence, entendues dans des lieux solennels et raffinés avec lesquels elles semblaient bien peu en accord, me secouent dans mes croyances béates. En vérité cet article aurait dû paraître en avril, lorsque tous les journaux se font un devoir de commémorer la date de déclenchement de la guerre. Mais j’ai essayé en vain, pour pouvoir l’écrire à temps, de pactiser avec ma mémoire, rétive à réouvrir des cicatrices de guerre. Quelques paroles malheureuses, désagrégeant les dernières résistances, allaient pourtant suffire à libérer ma plume.
C’était au cours d’une réunion de personnes haut placées à laquelle j’avais été conviée. La discussion roula sur la corruption, et j’ai mis en avant le soutien que j’avais reçu d’un politicien ex-chef de brigades dans ma lutte contre les malversations dans le secteur culturel. A peine avais-je terminé ma phrase que la consternation se répandit sur tous les visages – comme si j’avais blasphémé. « Aurais-tu oublié qu’il est entré tout armé avec ses hommes pour pisser à l’intérieur de la mosquée d’un village musulman conquis ? » rugirent-ils d’une seule voix. La réunion se tenait à « l’Ouest », un terme qui a peut-être disparu de notre langage, mais dont les connotations de divisions sont manifestement toujours vives dans notre mémoire meurtrie.   
De même je déjeunais un jour avec un homme politique issu d’une aristocratie qui a le dédain des mots crus, ses gestes et ses paroles scrupuleusement coulés dans le moule protocolaire des mondanités. Je prévoyais une discussion légère entrecoupée par quelque compliment de la part de mon interlocuteur aux manières policées – les hommes affirment complimenter le beau sexe pour répondre courtoisement à l’inconscient des femmes – quelque chose dans le genre « Vous avez de beaux yeux noirs… ». Mais il m’assena soudain, pour me reprocher mon soutien à la cause palestinienne et loin de l’image distinguée qu’il aimait à cultiver : « Si j’en avais la possibilité, j’égorgerais de ma propre main le dernier enfant palestinien survivant au Liban ». Depuis que j’ai touché au journalisme et abandonné ma vocation de romancière, la réalité me fournit parfois des phrases que mon imagination romanesque n’aurait jamais osé effleurer. Et face à mon mutisme et ma stupéfaction, l’homme renchérit : « Aurais-tu oublié ce qu’ils ont fait à Zahlé, ces Palestiniens que nous avons hébergés ? Notre voisine avait un fils unique, ils l’ont flingué et jeté son cadavre près de la rivière. » Le déjeuner avait lieu à « l’Est » ; apparemment les pages de la guerre y ont été tout aussi mal tournées, et les âmes y saignent toujours.
Alors, ai-je oublié le registre criminel des uns et des autres ? Certaines questions laissent songeur. S’il semble difficile d’autoriser l’oubli à s’emparer de nos maux dévastateurs, doit-on pour autant se livrer à un usage forcené de la mémoire, afin d’exacerber sans fin nos divisions ? Ne peut-on espérer une phase transitoire, dépouillée de violence verbale, une phase de discipline lexicale, si j’ose dire, où chaque mot serait pesé à la balance de la cohabitation ? A défaut de pardon, prévaudrait un langage qui ne fourragerait pas sans arrêt dans les souvenirs de guerre, pour instaurer une nécessaire et indispensable qualité de vie en commun, une vie avec les adversaires d’hier. Bref, que prévale au moins une forme d’hypocrisie. Parce que la question n’est pas de savoir si j’ai oublié, mais si l’oubli, dans notre contexte fragile et malade, se fait grief ou vertu.