Rana (pseudonyme) avait seize ans lorsqu’on est venu lui proposer un emploi dans l’un des hôtels de Beyrouth. Mais quand elle arrive à Maameltein, sur le littoral du Kesrouan, elle trouve dans le salon de l’hôtel près de vingt jeunes filles toutes parées et maquillées, et elle apprend qu’on les force à se prostituer.
Elle se met alors à crier, et le responsable l’entraîne dans une chambre où il la laisse s’entretenir au téléphone avec celui qui l’a amenée au Liban. L’homme, qui sera bientôt accusé de trafic d’êtres humains, dit à la jeune fille que sa venue illégale au Liban lui a coûté deux mille dollars, et que, si elle ne peut les lui rembourser sur-le-champ, elle devra travailler trois mois pour les lui restituer. Puis le propriétaire de l’hôtel la gifle à plusieurs reprises et l’avertit qu’elle est obligée de travailler, bon gré, mal gré.
Pour Rana et soixante-quatorze autres jeunes filles syriennes déplacées, dont la plus âgée a moins de vingt-sept ans, c’est le début d’un long chemin de souffrance. Le délit de traite d’êtres humains ne consiste pas seulement à tromper les femmes, à les amener de Syrie pour les forcer à se prostituer, à les enfermer dans les recoins des hôtels Silver et Chez Maurice, mais aussi à leur faire violence et les torturer, jusqu’à couper la langue de l’une d’entre elles, à provoquer la mort de plusieurs autres, et à faire entreprendre plus de deux cents opérations d’avortement.
Rana a déclaré au Safir qu’elle et ses compagnes étaient obligées d’avoir chacune des relations sexuelles avec dix à vingt hommes en une seule nuit. Le travail commençait à dix heures du soir pour se terminer à six heures le lendemain. Les victimes devaient s’exposer dans le salon de l’hôtel parées comme des prostituées ; des tortures, notamment des coups sur la plante des pieds, attendaient celles qui ne s’étaient pas bien préparées pour aguicher les clients. Ceux-ci, après un passage en revue, choisissaient l’une d’entre elles et l’emmenaient dans une chambre, pour un quart d’heure à cinquante mille livres, ou une heure à cent mille, montants dont bien entendu les jeunes filles ne touchaient rien. Elles n’avaient pas non plus droit à un « pourboire » à la fin d’une journée de travail (puisqu’elles le remettaient à leur « employeur »). Elles étaient régulièrement punies, recevant entre dix et vingt coups de fouet selon la gravité de la négligence dont chacune était accusée, car il y avait une peine pour celle qui ne se soignait pas bien les ongles, une autre pour celle dont le parfum n’avait pas su séduire, une autre encore pour celle qui oubliait de sourire ou ne donnait pas entière satisfaction au client. Naturellement, il était interdit de se plaindre, ou de refuser des relations sexuelles avec ceux qui ne voulaient pas utiliser le préservatif. Souvent étaient imposées des « pratiques répugnantes » selon les termes de Rana, mais aussi des orgies. Le pire c’est que plusieurs victimes, entendues dans un premier temps par l’un des services de sécurité du pays, ont assuré que les membres du réseau étaient aussitôt relâchés et retournaient exploiter les jeunes femmes, au point que celles-ci ont fini par croire qu’il n’y avait « pas d’État au Liban pouvant (les) protéger ». L’opération d’arrestation du réseau, selon les sources des Forces de sécurité intérieure, n’a commencé qu’après la fuite de quatre jeunes femmes, qui ont réussi à échapper à leurs bourreaux le jour du vendredi saint catholique, « car c’était jour de congé », aucun client ne se trouvant alors dans l’hôtel. Comme il n’y avait qu’une seule gardienne à l’intérieur, huit victimes l’ont neutralisée en la ligotant, puis elles se sont emparées de la clé de leur geôle et sont parvenues à s’enfuir. Les surveillants postés à l’extérieur, ayant entendu les cris de la gardienne, ont rattrapé quatre fugitives, mais les autres leur ont échappé, sautant dans un bus avec l’intention de se rendre en banlieue pour y demander la protection d’une personnalité influente. Une source sécuritaire souligne que le conducteur du bus (qui coopère avec les forces de sécurité) a alors pris contact avec des agents du poste de gendarmerie de Baabda pour les mettre au courant des faits, et ce sont eux qui lui ont demandé d’amener les quatre jeunes femmes au poste. Alors a pu commencer un long travail d’enquête et de recherche pour retrouver les lieux de prostitution des jeunes filles, aboutissant à la libération des soixante-quinze victimes, retenues dans les différents endroits où les avaient emmenées les trafiquants. Il y a eu dix-sept arrestations pour traite d’êtres humains, dont sept concernent des femmes qui avaient elles-mêmes été victimes de ce trafic, et qui, une fois délaissées par les « clients », étaient devenues gardiennes et participaient à la torture des autres. Mais les deux cerveaux du gang courent toujours. Les forces de sécurité ont par ailleurs demandé à l’ordre des médecins de lever l’immunité du Dr « R. A. » et de ses deux complices (un anesthésiste et une infirmière), qui ont reconnu avoir effectué deux cents avortements forcés sur les jeunes femmes tombées enceintes. Les victimes ont déclaré que leurs bourreaux les obligeaient à se prostituer tous les jours, à toutes les phases de leur cycle menstruel.
D’autres détails de l’affaire laissent entendre que les maris et les parents de certaines victimes ont reçu de l’argent en contrepartie de leur « travail », et que parfois ils les ont eux-mêmes remises entre les mains des trafiquants.