Le 30 octobre dernier, une « table ronde à huis clos » a été organisée par le Centre libanais d’études politiques (LCPS), en collaboration avec le conseil d’administration du secteur pétrolier ; cette réunion portait sur « la transparence et la gouvernance dans l’industrie pétrolière et gazière ». Il est étrange que certains organisateurs aient insisté pour que les discussions se tiennent à huis clos, laissant entendre que tout ce qui se rapporte au pétrole et au gaz au Liban, dont le dialogue autour de la transparence, ne saurait être ni franc ni transparent. Il est donc légitime de s’interroger sur le but de cette table ronde, organisée quasiment dans le secret pour débattre d’un sujet aussi essentiel que la transparence, qui concerne tous les Libanais dans un contexte d’opacité générale.
Le fait est que ces spécialistes aux compétences reconnues, qui ont rappelé les conditions d’une bonne gouvernance et de la transparence, auraient plutôt dû, pour gagner du temps, résumer le sujet en déclarant à leurs interlocuteurs, parmi eux les responsables libanais : « Le meilleur moyen pour assurer la transparence et la bonne gouvernance du secteur pétrolier et gazier est tout simplement de faire le contraire de tout ce que vous avez fait jusqu’à présent ! » Suivre un tel conseil éviterait sans aucun doute la perte de dizaines de milliards de dollars, mettant un terme avant toute chose aux pots-de-vin et autres malversations, rendues publiques alors même que personne ne s’est encore assuré de l’existence de pétrole ou de gaz.
Et pour clarifier cette voie à contre-courant qu’il faudrait suivre pour garantir une gestion du secteur pétrolier selon des principes de transparence et de bonne gouvernance, nous proposons quelques mesures urgentes :
1- Publier les textes des projets de décrets, en sommeil depuis presque trois ans, notamment le projet ayant trait au modèle d’accords de forage et de production, soit les conditions sur lesquelles nous nous baserons pour de longues décennies dans nos relations avec les compagnies internationales ; biffer la clause relative à l’obligation de confidentialité des projets d’accord ; en appeler au dialogue national à ce sujet, remédier à la marginalisation de l’État dans l’exploitation de ses propres ressources et à l’absence de contrôle effectif sur les activités pétrolières.
2- Enquêter sur les grandes erreurs qui ont été commises et en désigner les responsables : première erreur, le conflit sur les frontières maritimes qui a failli nous conduire à la guerre avec Israël ; seconde erreur, l’habilitation, par le conseil d’administration du secteur pétrolier, de sociétés fictives (sans bureaux ni numéros de téléphone ni existence réelle) pour la prospection et la production de pétrole et de gaz dans les profondeurs sous-marines. Est-il besoin de dire que des comportements bien moins graves conduisent à la chute des gouvernements dans d’autres pays ?
3- Enquêter auprès du ministère de l’Énergie et de l’Eau, et auprès du conseil du secteur pétrolier, sur les dessous des contrats conclus jusqu’à présent par consentement mutuel, sans cahier des charges ni appel d’offres, à propos de la mise en œuvre des relevés géologiques et géophysiques, sur mer et sur terre ; les bénéfices qui en résultent avoisinent les 160 millions de dollars, dont près du tiers revient en principe au gouvernement libanais, mais personne n’en a encore vu la couleur ! Quant aux deux tiers restants, ils ont été raflés par les sociétés contractantes et les personnes qui les ont aidées à conclure ces contrats, dont les courtiers et les proches de certains responsables.
De surcroît, on constate des fuites d’informations relatives à ces relevés jusqu’au-delà de nos frontières, pendant que certaines autorités officielles libanaises n’ont pu y avoir accès, sous prétexte que lesdites informations sont la propriété des sociétés qui les ont recueillies ! En d’autres termes, ce qui doit rester secret au Liban a été divulgué à des non-Libanais, dont en Israël, pendant que les données les plus simples et les textes dont ont été privés les Libanais font toujours l’objet d’un black-out total.
On pourrait imputer ces aberrations, au moins en partie, à l’ignorance ou au manque d’expérience de certains responsables. Toutefois, la cause s’en trouve plutôt dans une vocation à ignorer l’intérêt général pour tirer des bénéfices personnels ou sectaires. Lesdits responsables ont encouragé les sociétés étrangères par tous les moyens, ils se sont hâtés de leur accorder secrètement les droits de prospection et de production. Ils ont aussi dénaturé la vérité et se sont livrés à toutes sortes de supercheries, en proclamant par exemple que la politique libanaise s’inspirait du modèle norvégien, ou en brandissant la menace sioniste pour extorquer la ratification par le Conseil des ministres d’accords pétroliers qu’aucun État au monde n’aurait accepté.  
4- Demander des comptes au conseil d’administration du secteur pétrolier au sujet du système d’exploitation : pourquoi ceux qui ont mis au point le modèle d’accord avec les sociétés ont-ils ignoré le système de partage de la production en vigueur aux quatre coins du monde (système préconisé par la loi de 2010) ? Et pourquoi l’ont-ils remplacé par un « partage des bénéfices » tel qu’il n’existe nulle part ailleurs, nous ramenant à un dispositif plus désavantageux encore que celui des anciennes concessions, lesquelles ont disparu depuis près de cinquante ans ?  
Nous sommes donc en droit de nous poser les questions suivantes :
-Concernant le rôle de l’État : pourquoi le Liban est-il le seul pays à priver l’État de son rôle essentiel de contributeur, d’exploitant direct de ses ressources pétrolières et gazières ? Pourquoi l’Etat devrait-il se cantonner au rôle honteux de simple observateur dans les commissions de gestion des sociétés publiques ?
-Concernant les sociétés fictives : la déclaration du conseil d’administration du secteur pétrolier assure qu’il « a mis au point une formation à la transparence pour les sociétés… selon des normes claires d’habilitation, dont les résultats ont été diffusés en direct sur les chaînes de télévision ». Reste que nous sommes en droit de nous interroger sur les aptitudes de certaines sociétés fictives habilitées par ledit conseil, dont, à titre d’exemple, une société enregistrée à Hong Kong trois mois avant son habilitation « transparente », avec un capital ridicule de 1 290 dollars !
•    Concernant les redevances de misère : qu’est-ce qui justifie la perte de dizaines de milliards de dollars en acceptant des redevances qui ne dépassent pas les 12,4% pour le pétrole, et 4% seulement pour le gaz, soit moins que le tiers du seuil minimum en vigueur dans la plupart des États producteurs ? Faut-il assurer au Liban les revenus légitimes les plus élevés, ou se satisfaire d’une sorte de bakchich ? Pourquoi faire miroiter aux Libanais de douces promesses sur la « caisse souveraine » si nous n’assurons pas dès maintenant les cadres législatifs requis pour alimenter cette cagnotte magique ?
•    Concernant le fait que les acteurs impliqués soient tenus au secret professionnel : où sont la transparence et le droit des Libanais à prendre connaissance des conditions d’exploitation de leurs ressources, si le modèle d’accord contraint toutes les parties prenantes à respecter une clause de confidentialité ?
Autant de questions légitimes qui nous permettent de conclure que si la politique pétrolière du Liban se poursuit de cette manière, nous nous dirigeons à coup sûr vers un gaspillage sans précédent de nos ressources fossiles, nous exposant à des scandales beaucoup plus sérieux encore que ceux des déchets, d’Internet, de l’électricité ou d’autres secteurs.