Je n’ai qu’une série de tristes et honteuses nouvelles à te rapporter. La première touche au comité de l’Inspection centrale, qui ne se réunit plus comme le stipule la loi – et dont les membres continuent à toucher leur salaire sans accomplir leur devoir. La deuxième concerne la grogne populaire, à laquelle l’Inspection a dû faire face directement, lorsque des activistes du collectif « Nous réclamons des comptes » sont venus manifester devant son siège. Ils ont appelé à une réunion immédiate du comité, pour mettre un terme au vol de fonds publics, et ils ont distribué des communiqués accusant le chef de l’Inspection centrale, M. Georges Awad, de couvrir les scandales du ministère des Télécommunications, de la prison de Roumieh ou encore du ministère des Travaux publics.   
Troisième mauvaise nouvelle, le chef de l’Inspection, pour se disculper, a publiquement accusé de corruption M. Salah el-Danaf, l’inspecteur général des Finances qui t’a succédé. Le peuple libanais en est resté abasourdi. Awad a fustigé el-Danaf pour avoir acheté, par le biais d’un membre de sa famille (son épouse), un terrain à prix dévalué (afin de se dérober au versement de l’impôt foncier) ; il lui a aussi imputé le blocage de certaines enquêtes, concernant des pratiques douteuses pour l’acquisition de terrains dans son village natal. La stratégie d’Awad repose sur l’idée qu’il lui est impossible de convoquer le comité de l’Inspection centrale tant qu’y siège un corrompu. Bien entendu, aucun des manifestants n’a été convaincu de cette manière de justifier le gel du travail d’un organisme de contrôle. Et comme les protestataires ont repris leur agitation, Georges Awad s’est fâché. Il s’est dit prêt à rendre son tablier. Pour lui, la corruption de l’ensemble des administrations publiques se résume à la corruption de son inspecteur général. Comme si le rôle des inspecteurs consistait à jouer aux serviteurs zélés des politiciens, en faisant éternellement traîner les dossiers. En mai 2016, le collectif a manifesté pour la sixième fois, en précisant dans un nouveau communiqué que le nombre de dossiers transférés par l’Inspection centrale aux autorités concernées ne dépassait pas trente-deux pour les sept dernières années, et ne comprenait même pas les fichiers de corruption les plus lourds, qui sont bel et bien restés dans les tiroirs. Le collectif a même réclamé des comptes au chef du gouvernement, pour n’avoir pas su obliger le comité de l’Inspection à se réunir.  
Entre-temps, Salah el-Danaf s’est fâché à son tour. Lui aussi a des choses à dire. Autre nouvelle déplorable, pour rendre à son supérieur la monnaie de sa pièce, il l’a accusé, par un communiqué de presse, d’utiliser son poste pour protéger les corrompus et couvrir leurs malversations. De cette guerre de communiqués entre les plus hautes instances de l’Inspection, censées donner l’exemple, le peuple est ressorti éberlué, choqué. Mais El-Danaf ne s’est pas arrêté là. Quitte à rabaisser encore l’institution, le voilà qui intente un procès en diffamation à Georges Awad. Un tollé général s’est élevé face à la déchéance de l’Inspection centrale étalée ainsi dans les journaux, lesquels ont estimé que ce qui se déroulait devant nos yeux était « le scandale des scandales ».
Qui a raison, qui a tort, qui est le héros, qui est l’anti-héros ?
Les deux se ressemblent, à vrai dire.
Dans un jeu de miroirs tu ne discernerais pas l’un de l’autre.
Il fut un temps où il y avait des inspecteurs. Des vrais. Notre époque n’est plus celle de la fonction publique ni des organismes de contrôle parce qu’elle n’est plus celle où l’on s’attache à des concepts abstraits tels que l’honnêteté, la transparence, la dignité, ni celle où comptent les réputations.
Et je t’assène, papa, la dernière des mauvaises nouvelles, et la plus choquante : les manifestants n’ont pas seulement accusé l’Inspection centrale de faillir à son rôle, mais de se livrer elle-même à la gabegie ; le coût de certains projets a été gonflé, semble-t-il, tel le « scandale » concernant la sous-traitance de travaux de rénovation dans le bâtiment de l’Inspection, qui se chiffrent à plus de deux milliards de livres libanaises. Les leaders politiques qui promeuvent les inspecteurs sont corrompus jusqu’à la moelle, pourquoi ces derniers n’auraient-ils pas eux aussi le droit de grappiller un peu ? Comme l’a dit Montesquieu, « Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. L’âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres ».
Papa, je ne pourrai jamais oublier les pressions que tu subissais quand tu occupais le poste de contrôleur général des Finances au Conseil du Sud, avant d’être promu inspecteur général des Finances. Je n’oublierai pas non plus comment une milice politique locale t’avait alors menacé de mort, dans le but d’extorquer ta signature pour un détournement de fonds publics, en précisant que ses hommes de main n’hésiteraient pas à s’en prendre à tes enfants. Ni comment tu nous regardais avec la peur dans les yeux, tremblant à l’idée qu’on allait payer le prix de ton intrépidité. Ni comment tu étais admiré comme un héros pour ta lutte et ta persévérance à édifier et protéger à tout prix la dignité de la fonction d’inspecteur.
Je n’oublierai jamais, et je demeure, comme beaucoup d’autres, respectueuse de ton honorable mémoire. Mais je suis en droit de me demander, en voyant ce parti politique qui t’a jadis menacé aujourd’hui consolidé dans son pouvoir, et en suivant tristement la décrépitude des organismes de contrôle, si cette lutte en valait vraiment la peine.