« Il est regrettable que notre aventure commune doive bientôt s’arrêter. Quarante-deux ans durant, j’ai travaillé de toutes mes forces afin qu’As-Safir devienne ce qu’il est devenu, quant à sa stature et son influence, mais le succès réalisé et la bonne réputation que j’ai édifiée à Beyrouth et dans plusieurs capitales arabes, n’ont pas suffi à en protéger l’existence, ni à nous immuniser sur le plan financier. Nous ne pouvons plus supporter davantage de pertes financières, d’autant que nous avons épuisé la plupart de nos actifs. Je me vois donc confronté à une décision radicale : qu’As-Safir cesse de paraître. Cette opération martyre, je l’effectuerai fort de l’immense crédit moral d’As-Safir et du témoignage de l’Histoire. Certains grands esprits n’ont-ils pas affirmé que les arbres meurent debout ? »
C’est par cette lettre poignante et solennelle que j’ai appris la décision de Talal Salman de signer l’arrêt de mort d’As-Safir. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre et une ambiance d’épouvante gagna aussitôt les milieux de la presse, le monde arabe tout entier s’alarma. Dans les médias et sur les réseaux sociaux, tous pays confondus, les commentaires, les reportages, les articles s’accumulaient de minute en minute. Si la presse occidentale relevait simplement la disparition d’un titre prestigieux, le monde arabe ne se contentait pas d’informer : tout un chacun commentait, sans y être invité, le plus souvent sur un ton blessé et scandalisé, meurtri, expliquant ce qu’As-Safir signifiait pour lui et comment il en vivait la disparition. C’est un « tremblement de terre », voilà « l’enfer sur terre », « la planète est bouleversée de fond en comble » : telles étaient les expressions qu’on lisait, ou qu’on entendait dans les reportages de citoyens interviewés. Talal Salman se doutait-il qu’il avait créé une œuvre dont la notoriété l’avait à ce point dépassé ? Les lettres qui lui parvenaient, privées ou officielles, étaient innombrables, son téléphone sonnait sans arrêt, des dizaines de milliers d’individus désenchantés cherchaient à le contacter pour lui exprimer leur solidarité, le convaincre de changer d’avis. Son bureau fut envahi, sa demeure prise d’assaut. Oui, il eut droit à une véritable procession populaire : celui qu’on nomme « le doyen de la plume » se retrouva cerné par son œuvre.
Certains citoyens ont été loin, très loin : « As-Safir ne vous appartient plus », ont-ils écrit dans l’espace virtuel des blogs et des sites web, « ce journal est devenu une partie de nous, de notre patrimoine ». Beaucoup se désolaient d’être les témoins impuissants de sa disparition, craignant même de manquer à leur devoir de citoyenneté ; mais bientôt les effusions se traduisirent en véritables initiatives citoyennes, en propositions concrètes pour sauver As-Safir, en fêtes d’hommages d’une ville à l’autre…  Il n’y a pas eu, il n’y aura pas dans l’histoire de notre nation arabe un journal capable d’exacerber autant les passions, des confins du Maghreb à l’extrême du Machrek. Par l’émotion qu’il a suscitée, As-Safir nous rappelle que nous, Arabes, avons encore des choses en partage, et surtout un avenir commun.
Sur le plan panarabe, As-Safir s’est identifié à la cause palestinienne, pour laquelle il a versé du sang journalistique, rappelant aux Arabes que la Palestine est leur boussole, et que tous les autres conflits les en éloignent et les désorientent. Sur le plan local, ce quotidien phare s’est différencié de ses confrères en évitant le discours qui consistait à se demander ce que les Palestiniens faisaient au Liban et pourquoi ils n’allaient pas mourir ailleurs… Et, chose incroyable : As-Safir a fini par devenir lui-même une cause, comme l’ont explicitement écrit certains. Sa fin annoncée a donc provoqué une levée de boucliers. Pour toute justification, Talal Salman proféra une phrase qui fut reproduite par de nombreux médias : « Durant la trajectoire d’As-Safir, le sang se mêla à l’encre après plusieurs tentatives d’assassinat. La résolution de fermer a été prise maintenant parce que si le sang a pu être sauvegardé, l’encre, quant à elle, s’est asséchée. »
Mais ce relent de mort autour du journal chancelant a aussi attiré les charognards. Forcément. Si Talal Salman est un héros pour les uns, il est un anti-héros pour les autres. Les jalousies et les haines se sont libérées, certains se sont livrés à d’odieux règlements de comptes, d’autres ont mesquinement raillé le journal et sa chute dans l’abîme. De quoi se rappeler la citation d’Oscar Wilde : « Le public est extraordinairement tolérant. Il pardonne tout, sauf le génie. »  
Notons cependant qu’un grand nombre de voix opposantes se sont exprimées dignement, et que des centaines d’articles et de messages ont révélé que, même si leurs auteurs ne soutenaient pas les positions politiques d’As-Safir, ils considéraient la disparition d’un quotidien de cette envergure comme une perte majeure. Nous sommes avec As-Safir, ont-ils assuré, contre ses opinions mais pour sa présence en tant qu’institution de presse pionnière.
Toujours est-il que les critiques, acerbes ou modérées, ont été indubitablement noyées par les avalanches d’amour : la fièvre gagna la Palestine, l’Egypte, l’Iran, la Tunisie, la Syrie… – tous se sont livrés à plus d’effusions que le Liban lui-même. L’amour d’As-Safir l’a emporté. 
Les commentaires, reportages et enquêtes qui ont fleuri par milliers ces dernières semaines, ne peuvent tous être rapportés ici. Sur l’œuvre et son créateur, ce dossier comprend ce que j’ai rassemblé de plus beau. Le Safir francophone peut se permettre de parler d’As-Safir librement, étant simplement distribué mais non produit par lui, ou, en termes plus poétiques, s’étant posé sur lui comme un papillon.
On dit que le monde arabe ne lit plus. Peut-être doit-on déconstruire les évidences. On a trop tôt fait le deuil de cette région, elle n’est même pas somnolente, encore moins éteinte. Et avec tout notre respect pour les statistiques, le très peu qui lit le fait avec fougue et engagement. Les lecteurs arabes, du moins ceux d’As-Safir, ne connaissent pas la lecture aseptisée. La preuve, ils renversent les rôles, ils prennent la plume à leur tour. Ce n’est pas la littérature qui est engagée, c’est le lecteur qui l’est. Jugez par vous-mêmes.