– « Qui vous a avancé les deux millions de dollars pour financer Le Safir francophone depuis deux ans ? »
Mon interlocuteur, fronçant les sourcils, semblait penser que j’esquivais la question, et son ton devenait de plus en plus sévère, voire accusateur. Moins qu’un ami, plus qu’une connaissance, cet homme puissant m’avait soutenue jadis, lorsque je luttais contre une belle mafia corrompue. Il avait insisté pour ce rendez-vous où il n’avait pas tardé à trahir ses intentions : découvrir les bailleurs de fonds du supplément que j’ai fondé pour le journal As-Safir. Heureusement nous étions dans un café, car je me serais probablement sentie mal à l’aise face à ce regard inquisiteur, si j’avais été seule avec lui dans un lieu fermé.
– « Deux millions de dollars ? C’est-à-dire un million par an ? Pourquoi pensez-vous que les dépenses ont atteint une somme aussi faramineuse ? »
J’avais posé la question sur un ton léger, ce qui l’irrita encore davantage : son visage se décomposait littéralement.
– « La qualité et le grammage du papier, la banque de données iconographiques, qui a nécessité des recherches très pointues, les frais de traduction de l’arabe vers le français, le niveau des écrivains européens et américains qui ont écrit dans leur langue d’origine et qui se font payer à prix d’or, les compétences rédactionnelles pour retravailler les articles traduits, la créativité du design et des illustrations, la rareté de la photographie : madame Barakat, je ne suis pas né de la dernière pluie, je m’y connais en journalisme… »
Je hochais la tête, moqueuse. Comment ne pas acquiescer, je me trouvais après tout face à un grand connaisseur….
– « Supposons. Mais pourquoi ce ton insistant ? Qui vous a demandé d’enquêter sur les sponsors du Safir francophone ? »
Il soupira, contenant sa colère, puis grommela entre ses dents : « Répondez ! C’est moi qui pose les questions. As-Safir est un quotidien politisé, et j’ai vraiment besoin de savoir… »
Mais pourquoi quelqu’un aurait-il à ce point besoin de savoir comment j’ai financé Le Safir francophone, me demandai-je. Voilà une question que l’on m’a posée cent fois durant ces deux années, sans que je comprenne au juste l’intérêt porté à la réponse. Et pourquoi mon interlocuteur était-il si irrité ? Etait-ce pour des raisons politiques ? Ceux qui n’adhèrent pas aux positions d’As-Safir, il est vrai, m’ont souvent reproché d’en étayer l’impact par une version francophone. Mais ne serait-ce pas plutôt pour des raisons personnelles ou psychologiques ? Il semblerait en effet, d’après mes fréquentes observations, que fonder un journal soit un rêve d’homme, et une part non négligeable de la gent masculine s’en montre jalouse, au point de m’accuser inconsciemment de lui avoir volé son rêve.
J’ai donc annoncé à ce monsieur qu’en dehors de la somme de deux mille dollars annuels d’aide à la traduction octroyée par l’Ambassade de France, Le Safir francophone n’avait jamais été sponsorisé par qui que ce soit. Le rendez-vous s’est mal terminé, sans doute parce que je n’avais pas fourni les réponses attendues – et je perdis ce moins qu’ami. Etait-ce une perte en vérité, quand Le Safir francophone m’avait déjà créé des centaines d’amis ? L’écriture en effet est un moyen précieux pour vous créer des relations d’amitié avec des admirateurs de partout, pour tisser des liens avec des inconnus qui croient en vous avec une sorte de vénération confiante.
Si je ne pleure pas vraiment ce moins qu’ami, je ne regrette pas pour autant ce rendez-vous. Des bienfaiteurs dissimulés dans l’ombre, des services secrets peut-être, des sommes fabuleuses, n’est-ce pas fantastique ? Quand la vérité est banale, pourquoi ne pas faire vivre les légendes ?
Aujourd’hui cependant, pour le deuxième anniversaire du Safir francophone, j’ai opté pour les aveux : il y a deux ans, lorsque j’annonçais à M. Talal Salman mon projet de fonder une version d’As-Safir en langue française, étant consciente des déficits financiers de la presse écrite, j’ai ajouté que j’en assurais moi-même le financement. Très vite enchanté par le produit, il me dira plus tard : « Vous êtes la plus belle chose qui nous soit arrivée dans l’histoire d’As-Safir. »    
Le calendrier a peut-être ses significations, et sans aucun doute ses coïncidences. En avril 2013, mon père, avec qui je cohabitais, est parti pour le pays du repos éternel, épuisé et dévoré par la maladie. Je congédiai aussitôt le personnel qui l’entourait, et remerciai son chauffeur : le designer du supplément allait bientôt prendre la place de l’infirmière du défunt, ma banque d’images encombrer la loge du chauffeur, et les premières liasses d’articles sélectionnés pour traduction, s’entasser dans la chambre de bonne, tandis que la salle à manger, désertée, allait servir de laboratoire pour la production du mensuel. En avril 2014, un an tout juste après la mort de mon père, Le Safir francophone était né. Si nos rêves ne sont pas à portée de main, ils ne sont peut-être pas très loin. Regardez bien, cherchez. Saisissez-les, donnez-leur forme, apprenez à les faire basculer dans la réalité.  
« Si tu veux t’offrir quelque chose dans la vie, économise tes deniers et place-les ici », m’avait conseillé mon père en m’offrant ma première tirelire. Le Safir francophone, financé par une tirelire d’enfant ? Presque, en tout cas selon le même système… Quelle déception ! Pas de services secrets, alors ? Aucun mécène se dérobant aux regards ? Les passionnés de mystère en sortiront frustrés, mais la vérité ne fait jaillir personne de l’ombre. Bien sûr, mes rentrées d’argent, mes économies n’ont pas suffi, avouons-le, j’ai donc dû doubler mon rythme de travail, pour gagner plus, et très peu de temps restait alors pour Le Safir francophone : j’ai reculé l’heure du sommeil nocturne, et de l’enfer des nuits blanches est né le paradis d’un supplément sur papier glacé. L’expérience a été couronnée de succès, incarnée par vingt-quatre numéros somptueux, de véritables perles qui insufflent la vie dans ma maison, répandent la beauté autour d’elles, illuminent les bibliothèques et font étinceler entre les mains de nos lecteurs la richesse de leur nacre irisée. Il me semble que mon père n’aurait pas désapprouvé. D’autant qu’il se serait laissé immanquablement séduire par la qualité et la féerie des images et des couleurs. D’ailleurs, je devrais peut-être songer à lui en apporter quelques exemplaires pour notre prochaine rencontre…

Leila Barakat est actuellement chef d’équipes d’experts dans deux projets de développement.