La Tunisie célèbre l’anniversaire de sa révolution tout comme elle l’a fait pendant les hivers des quatre dernières années. En mémoire des martyrs, ces événements commémoratifs débutent en décembre pour se terminer à la mi-janvier. Contrastant avec le rythme artistique des festivals de l’été, les chants patriotiques scandent les manifestations, et des troupes de théâtre dépeignent le drame de la ferveur révolutionnaire qui s’est emparée des rues et des places en 2011.

Il s’agit d’un véritable « festival de la révolution », un événement culturel particulièrement apprécié du public, car il découle du mouvement populaire qui l’a engendré. Parades, concerts et pièces de théâtre ont lieu dans les espaces publics, pendant que des expositions d’art plastique se tiennent dans les rues pour que tous sans exception puissent y avoir accès.

Les commémorations sont inaugurées par une parade de l’armée le 17 décembre à Sidi Bouzid, à l’heure où Mohammad Bouazizi s’est immolé par le feu. Suivent des discours de circonstance prononcés par différents leaders politiques, des activistes et des militants dont les noms ont marqué la révolution tunisienne et la ville de Sidi Bouzid. Selon un protocole déjà bien rodé, cette journée inaugurale se poursuit avec des manifestations artistiques, notamment les chants patriotiques et révolutionnaires interprétés par des ensembles tels que Sawt el-manajem (Les Voix des mines), Zahr el-daoui, La Recherche musicale ou Les Pigeons blancs, auxquels se joignent des groupes de musique venus d’au-delà des frontières, comme la célèbre formation musicale marocaine Jil Jilala. Des artistes de rap et des graffeurs prennent également part aux festivités.

En vous promenant dans la ville de Sidi Bouzid, vous pourrez lire sur le mur de la place : « Les gens libres de Jendouba rendent hommage à ceux de Sidi Bouzid », une phrase écrite il y a quatre ans par des jeunes gens venus des villes du Nord pour participer au premier anniversaire de la révolution. À côté, on peut admirer une fresque murale réalisée par le graphiste Nizar el-Brahmi ; il la remanie chaque année en y ajoutant de nouvelles figures et couleurs, auxquelles se mêlent les commentaires et inscriptions laissés par les passants, créant ainsi une œuvre d’art qui reflète la réalité sociale de la ville. C’est bien un festival qui se donne à lire sur les murs et s’enracine dans la mémoire lyrique des gens ; les poèmes d’Ahmad Fouad Najm sont sur toutes les lèvres, les chants de Cheikh Imam sont repris en chœur, hommages à deux emblèmes de l’Egypte contestataire. De surcroît, nul n’ignore que la plupart des artistes présents ont lutté pendant des années contre le despotisme, comme la troupe engagée Aouled el-managem (Les Fils des mines, dont les membres sont des ouvriers des mines de phosphate du sud du pays), qui n’a eu de cesse d’assurer au peuple dans ses chansons que « votre sang ne coulera jamais, jamais en vain, et nous allons bâtir le printemps sur ces cimes ». Les manifestations artistiques s’égrènent de décembre à janvier en suivant la traînée de poudre de la révolution ; elles se poursuivent dans la ville de Menzel Bouzaiane, là où est tombé le premier martyr, avec des expositions de photos, des concerts, mais aussi des forums culturels qui traitent du développement économique et de la justice sociale. Puis, suivant le même modèle, d’autres festivités se déroulent à Regueb, Redeyef, Thala, Jebiniana, Kasserine. C’est une mosaïque vivante, mêlant arts, culture et valeurs de la révolution ; profondément ancrée dans ce parcours géographique de la Tunisie, elle vient immortaliser tout à la fois les réalisations et les sacrifices de ses enfants.

Par ailleurs, les festivités de la révolution rendent compte d’une évolution des concepts de l’art et de la culture, dans le sens d’une certaine « autodécentralisation ». De fait, la culture en Tunisie a maintes fois tenté d’échapper à la décadence et aux diktats, et il semble qu’elle ait enfin trouvé sa voie lors des manifestations commémoratives du mouvement social. Le « hakawati », narrateur traditionnel qui vient rendre compte du fait révolutionnaire, prend la forme d’un Don Quichotte qui lors de ses pérégrinations à travers le pays, se fait l’écho de personnalités diverses venues chacune offrir leur propre récit. Ainsi, l’histoire incarnée par les festivités de Sidi Bouzid, de Regueb ou de Menzel Bouzaiane, diffère de celle du 14 janvier et de la rue Habib Bourguiba au centre de Tunis. En effet, la première se fait l’écho des droits économiques et sociaux du paysan, de l’ouvrier et du chômeur, alors que la seconde est plus politique, symbolisée par la fameuse expression « Dégage ! ». En conclusion, le festival de la révolution est un grand théâtre ambulant avec un « hakawati » qui vous remet en mémoire, en l’immortalisant, tout l’hiver 2011.