Une invitation au voyage… c’est avec elle que nous avons choisi d’aborder l’année nouvelle. Les circonstances ne s’y prêtent pas, direz-vous, le repli est préférable, en ces temps troublés où la terreur frappe en tous points du globe, sans que nul ne soit en mesure de prédire où les tueurs surgiront la prochaine fois. Précisément, trompons l’imprévisible et partons en voyage. Le monde est nôtre, explorons-le, nous en rapporterons peut-être cette nourriture qui manque si cruellement à nos sens et à notre conscience.

Nous pourrions nous inspirer des grands voyageurs de l’histoire. Songeons à l’ambitieuse épopée d’Alexandre le Grand, héritier du trône macédonien à l’âge de vingt ans, insatiable conquérant qui transforma le monde grec en 300 avant J-C. Il parcourut plus de trente mille kilomètres et fonda plus de soixante-dix cités, en Egypte, en Perse et jusqu’en Inde ; bien qu’accompagné du fracas des armées, il contribua à d’intenses échanges culturels.

Les grands voyageurs du monde musulman étaient avides de savoir et de découvertes. Leur « jihad » n’était autre que la voie ardue de la connaissance. Un premier récit, d’un auteur anonyme, nous emmène de la Bagdad du 9ème siècle, jusqu’à Canton, en Chine, témoignage d’un marchand comme il y en eut tant, usant leurs semelles sur la mythique route de la soie. Au siècle suivant Ibn Fadlan est envoyé par le calife abbasside auprès du roi bulgare, au bord de la Volga ; l’allégeance au calife ne fut pas obtenue, mais le regard méticuleux du lettré attise notre désir de voyage.

Nombreux sont ceux qui, mettant à profit le temps du pèlerinage à La Mecque, étudiaient en chemin mille faits et beautés dont la science leur est redevable. Ibn Jubayr partit de Grenade et ses récits de voyage sont une mine inépuisable pour comprendre le monde musulman du 12ème siècle. L’esprit encyclopédique faisait alors merveille, il offre à la même époque le Dictionnaire des Pays de Yaqut, dont les données ethnographiques, géographiques et historiques en font encore aujourd’hui un outil de recherche pour qui veut approfondir sa connaissance de cette époque.

Les routes pourtant étaient peu sûres, les « bandits de grand chemin » ne manquaient pas, mais, nullement découragés, des musulmans confiants en leur destin s’élançaient sur le chemin du grand pèlerinage, véritable odyssée spirituelle dont ils rentraient transformés. Avec Ibn Battuta, au 14ème siècle, pèlerinage et commerce ne sont plus que des prétextes, la soif de découvertes guide ses pas jusqu’aux îles Maldives et à Ceylan, et le récit de ses trente années de pérégrinations apparaît comme une sorte d’acte unificateur d’un monde musulman morcelé.

Comme lui, Marco Polo s’était étonné de l’avancée de la civilisation chinoise. En quête de nouvelles voies commerciales, son périple l’a entraîné au-delà de son but initial, et son Livre des merveilles, entre les faits et la légende, a fasciné ses lecteurs depuis le 13ème siècle. Christophe Colomb fut l’un d’eux, lui dont les voyages, à la fin du 15ème siècle, ont fait entrer l’Europe dans les « temps modernes », avec la découverte des Amériques et le début de leur colonisation, alors que ce marin hors pair pensait avoir trouvé une nouvelle voie de navigation vers l’Extrême-Orient.

Hélas ! bien souvent ce sont la « fièvre de l’or », le rêve d’un ailleurs synonyme d’opulence, qui emportent au-delà des mers les vaisseaux européens, et de nombreux voyageurs furent ainsi le fer de lance des politiques expansionnistes. Lancées depuis les contrées étroites de l’ancien monde, les expéditions se multiplient à l’assaut des terres américaines, et le mirage d’un pays mythique regorgeant d’or, l’Eldorado, a poussé des foules d’aventuriers sans scrupule dans une sanglante chasse au trésor.

Mais laissons là les voyageurs sanguinaires, nous en avons suffisamment à nos portes, qui prennent le Moyen-Orient pour l’Eldorado du crime. Suivons plutôt le sillage des chercheurs de connaissance, des curieux, de ceux dont l’esprit seul s’enrichit, passionnés par la diversité des peuples qu’ils rencontrent, par l’infinie variété de la nature et des paysages.

L’exploratrice anglaise Mary Kingsley fut saluée au 19ème siècle comme un précurseur de l’anthropologie : elle a étudié la vie et les coutumes des peuples de l’Afrique de l’Ouest dès 1893. La dame voyageait à travers brousse et marais dans une longue robe noire serrée à la taille et un chemisier à col haut, ne sacrifiant rien de cette stricte apparence des femmes anglaises de l’ère victorienne ! Elle déclarait n’être fière que de deux choses, sa collection de poissons (65 variétés, dont trois portent son nom) et sa capacité à manier le canoë dans les courants.

Beaucoup à leur retour tirent ainsi gloire et renommée de leurs expéditions, comme les Britanniques Richard Burton et John Speke, lancés à la recherche des sources du Nil.

L’Allemand Alexandre von Humboldt s’est aventuré quant à lui au tout début du 19ème siècle, dans une remarquable expédition scientifique de cinq années en Amérique du Sud dont le Pérou, Cuba et le Mexique. Il recueillit de multiples informations relatives à la géologie, au climat, aux volcans ou aux sciences naturelles, n’hésitant pas à braver le danger et repousser ses limites… son chien en fera les frais, un dogue trapu à fortes mâchoires, dévoré par un jaguar ! Voyageur plein d’allant, von Humboldt escalada plusieurs volcans, et un jour qu’il se déterminait à prendre d’assaut les 6268 mètres du Chimborazo, en Equateur, considéré comme le plus haut sommet du monde, les conditions extrêmes l’ont obligé à faire demi-tour… il s’était toutefois hissé à la hauteur de 5900 mètres, et personne n’y était parvenu avant lui.

L’amour de la science en a poussé d’autres vers les confins de notre planète. Charles Darwin étudia durant un voyage de cinq années les phénomènes de la sélection naturelle ; sa théorie de l’évolution résulte de ses observations minutieuses, et son livre De l’origine des espèces, paru en 1859, jette les bases d’une pensée révolutionnaire.

Arpenteur infatigable, David Thompson a passé sa vie entière à sillonner l’Amérique du Nord pour la cartographier. Recueillant chaque jour, où qu’il se trouvât, des informations géographiques, climatiques ou astronomiques, il a dressé les cartes très détaillées de vastes régions inexplorées. Son entreprise n’était pas des plus aisées, dans les rudes territoires canadiens au tournant des 18ème et 19ème siècles ; on raconte toutefois qu’il respectait les peuples autochtones, lesquels l’avaient surnommé « l’homme qui contemple les étoiles ».

Le navigateur James Cook était également cartographe. Né en Angleterre en 1728, il fut le premier Européen à poser les pieds sur la côte Est de l’Australie, et explora de nombreuses îles du Pacifique Sud ; il accosta en Nouvelle-Calédonie, à Hawaï ou en Nouvelle-Zélande, et dépassa en pionnier le cercle polaire de l’Antarctique.

Les peintres voyageurs furent nombreux, quant à eux, à entreprendre leur tour d’Europe pour chercher l’inspiration, et ceux qui poussèrent au-delà se laissèrent fasciner par les lumières de l’Orient. Le peintre Thomas Baines s’est aventuré jusqu’en Afrique du Sud au milieu du 19ème siècle, avant d’accompagner une autre expédition en Australie. Ses peintures témoignent de ce à quoi ressemblaient ces régions à l’époque pré-coloniale.

Certains explorateurs ne semblent pas avoir manqué de romantisme. Au 18ème siècle Isabel Godin des Odonais a entrepris un périple dans la forêt péruvienne, jusqu’à l’embouchure du fleuve Amazone, pour rejoindre son mari en Guyane. Elle fut la seule d’un groupe de quarante-deux personnes à arriver à bon port, les autres ayant déserté ou étant morts en route.

Jules Dumont d’Urville, explorateur et scientifique, choisit le prénom de sa femme pour baptiser « Terre-Adélie » cette bande étroite de l’Antarctique revendiquée par la France, en reconnaissance à celle qui ne s’était jamais opposée à ses voyages et à ses rêves en dépit de ses longues absences.

Alors, céderons-nous aux alarmes qui nous poussent à nous claquemurer dans nos foyers ? Nous vous invitons au contraire à visiter le monde : décidez du voyage qui convient à votre personnalité, inspirez-vous des trajectoires des grands explorateurs, penchez-vous sur les cartes, planifiez et partez. Ou voyagez sans vous organiser et abandonnez-vous à l’inconnu. Mais partez au loin, explorez et redécouvrez l’altérité. C’est la meilleure réponse au terrorisme.

Références :

Jane Edmond (Commissioning editor), Atlas of Exploration, Philip’s, London, 1997. 

Paula Scher, Maps : paintings, installations, drawings and prints, Princeton Architectural Press, New York, 2011.

Lutz Walter (editor), Japan, a cartographic vision, Prestel, Munich, 1994.  

Richard Overy (editor), Atlas of the 20th Century, Hammond, New Jersey, 1996.

Voyageurs arabes, Gallimard, Paris, 1995.

Mary Kinsley, Une Odyssée africaine, Phébus, Paris, 1992.