Les dernières opérations terroristes qui ont eu lieu en Tunisie ont révélé que malgré un processus de transition démocratique réussi, une exception dans les pays du « printemps arabe », la paix se heurte toujours à deux obstacles majeurs. Le premier tient aux événements qui ont suivi la chute de l’ancien régime dictatorial, après la révolution du 14 janvier 2011, c’est-à-dire l’arrivée au pouvoir du parti islamique an-Nahda suite aux premières élections démocratiques, puis l’instauration du gouvernement de la « troïka » qu’il a formé avec deux petits partis laïcs. Il faut souligner que le parti an-Nahda, lorsqu’il a accédé au pouvoir, ne croyait pas en l’État national tunisien tel qu’il a été fondé après l’indépendance ; en effet, on trouve à la naissance historique de ce parti, la négation même de l’existence de l’État national. Aussi ne sembla-t-il pas réaliser ce que signifiait une nation en tant que telle, et faillit-il aux responsabilités qu’il aurait dû assumer, en charge de la sécurité du pays et des droits des citoyens, c’est-à-dire de tous les citoyens, quelles que soient leurs opinions à l’égard du pouvoir en place. Sa stratégie se caractérisa en effet par une politique de renforcement de son propre pouvoir, par un contrôle des rouages de l’État tunisien. De ce fait, il pratiqua une politique de tolérance et d’alliance vis-à-vis des courants salafistes takfiristes, qui ont mis à profit le climat de liberté pour vider la révolution tunisienne de son contenu démocratique pacifique, la faire imploser et la mettre au service de l’idéologie takfiriste ; or celle-ci promeut des buts tout à fait étrangers à la société du pays, avec un recours à la violence des armes alors que le peuple attendait des réformes pour bâtir un État démocratique pluraliste. Le terrorisme s’intensifia en Tunisie suite à l’assassinat par le groupe salafiste Ansar ach-Charia de deux importants leaders de l’opposition laïque et nationaliste de gauche, en l’occurrence les martyrs Chukri Belaïd et Mohammad Brahimi. L’approche politique suivie par le premier et le second gouvernement de la troïka, sous les présidences de Hamadi Jabali puis Ali Larayedh, ne permit pas de faire preuve de dissuasion sur le plan sécuritaire ; la période se caractérisa par une paralysie des institutions chargées de la sécurité face aux courants salafistes takfiristes, conséquence notamment de la mise en place par an-Nahda d’une véritable « police parallèle ». A cela s’ajoute la pagaille des nominations internes, et la politisation des désignations au sein du ministère et des gouvernorats ; par ailleurs, les forces de sécurité étaient dans la ligne de mire des partisans d’an-Nahda et des groupes salafistes, et le président Marzouki avait amnistié des milliers de criminels, sans oublier l’évasion de dizaines de milliers de prisonniers lors de la révolution. De son côté, l’opposition démocratique tunisienne et les forces actives de la société civile ont toujours insisté auprès des gouvernements de la troïka, sous la direction du parti islamique an-Nahda, sur la nécessité de faire face au terrorisme qui s’enracinait profondément dans le pays. An-Nahda ne semblait pas s’en inquiéter et ne cessait d’autoriser les courants salafistes takfiristes à occuper les mosquées, là où ils propageaient leurs idées auprès d’une jeunesse qui pâtissait du chômage répandu dans toutes les régions. Les courants radicaux – personne n’en est dupe – ont embrigadé les jeunes Tunisiens pour aller combattre en Syrie et en Irak, à tel point qu’ils forment désormais le plus gros contingent de combattants étrangers au sein de Daech comme du Front al-Nosra, en Syrie, en Libye et dans les autres groupes affiliés en Afrique du Nord. L’État tunisien a contribué à cette situation, en refusant alors d’adopter une stratégie nationale ferme dans sa lutte antiterroriste, en ne combattant pas ces terreaux fertiles que sont devenues les mosquées et les associations de bienfaisance, lieux de promotion de toute forme d’extrémisme et de barbarie…       

Quant au second obstacle, il provient du partenariat établi avec an-Nahda au sein du gouvernement par le parti Nidaa Tounès, vainqueur des élections législatives du 26 octobre 2014. Cette alliance s’est faite à l’ombre d’une entente américano-européenne et en dépit du terrorisme qui s’est développé au cours de la période précédente, aujourd’hui capable de frapper librement en Tunisie comme en Libye. De plus, an-Nahda n’a pas soutenu le chef du gouvernement actuel, Habib Essid, dans sa lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. Ceci a causé une brèche en Tunisie, laquelle favorise un bloc « droitiste » et libéral dont l’hégémonie s’est étendue sur l’arène politique au nom du « consensus », mais qui n’a pas été non plus en mesure de mettre en place une stratégie nationale destinée à lutter contre le terrorisme. Et comme la classe politique dirigeante suit une approche libérale en matière d’économie, elle n’a pas de projet politique ni social pouvant faire aboutir les objectifs de la révolution, surtout en ce qui concerne la reconstruction d’un État national effectivement souverain, capable de se débarrasser des liens extérieurs de suivisme économique. Au contraire, elle a reconstitué à l’identique un État tunisien aux abois, initialement impuissant à combattre le terrorisme. Ceci est principalement dû au fait que cet État, construit après l’indépendance sur la base de la prépondérance du capitalisme au niveau mondial, a été peu à peu marginalisé par une mondialisation libérale sauvage. De ce fait, sa souveraineté s’est trouvée assujettie à la logique de cette mondialisation et à ses règles, ainsi qu’à l’Occident, particulièrement aux États-Unis et aux organismes donateurs internationaux.

La Tunisie post révolutionnaire a besoin d’un projet intellectuel, culturel et politique pour fonder un nouvel État national, capable aussi de s’affranchir de son fardeau historique issu des stratégies d’hégémonie de l’Occident. Ce dernier étant un acteur majeur dans le scénario de la naissance du terrorisme mondial, l’État national capable de vaincre le terrorisme sera celui qui détiendra un projet radical de libération – ce qui n’est pas le cas actuellement. Pour cette raison, nous estimons que l’étape de transition démocratique toujours branlante en Tunisie, n’a fait que reproduire un État en situation désespérée, incapable de remplir sa mission stratégique dans la garantie de la souveraineté nationale, la lutte contre le terrorisme et la mise en place d’un nouveau modèle économique national.