Depuis le déclenchement de la révolution en 2011, le monde arabe s’est peu à peu familiarisé avec les visages des politiques tunisiens qui ont occupé le devant de la scène, au sein de la présidence, du gouvernement, des différents partis ou encore du Conseil constitutionnel.
Suite à l’attribution du prix Nobel de la paix, d’autres visages jusque-là anonymes se sont soudain retrouvés sous la lumière des projecteurs, et ils sont désormais connus du grand public. Le quotidien al-Ahram a publié un entretien avec l’une de ces figures non familières, Houcine Abassi, ancien enseignant et président de l’UGTT (Union générale tunisienne du travail) ; le journal al-Hayat a mis en une la photo d’une dame qu’on n’avait jamais vue auparavant, dont le nom, Wided Bouchamaoui, nous était parfaitement inconnu, et qui apparaît souriante, le poing levé, après l’annonce de la nouvelle. Nous avons ainsi appris qu’elle était la présidente du syndicat patronal UTICA (l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat), lequel faisait partie du désormais célèbre « quartette » gagnant. De plus, les réseaux sociaux ont transmis les photos de deux autres individus qu’on voyait pour la première fois, Abdessattar Ben Moussa, président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, et Fadhel Mahfoudh, bâtonnier et président de l’Ordre des avocats. M’enquérant des antécédents des quatre organisations tunisiennes, j’ai d’abord constaté leur ancienneté : deux d’entre elles se sont formées avant l’indépendance de la Tunisie en 1956 ; ainsi, l’UGTT a été créée en 1946, l’UTICA en 1947. Le barreau a quant à lui été fondé peu après l’indépendance (en 1958), et la Ligue des droits de l’homme s’est constituée en 1977. Tentant de donner du sens à ces dates, l’écrivain et activiste tunisien Salaheddine el-Jouarchi souligne que les deux premières organisations virent le jour lors de la période de lutte contre le colonialisme français, la première en porte-parole des ouvriers, la seconde en représentante des chefs d’entreprise. Les deux autres organisations se distinguèrent par leur engagement en faveur des droits de l’homme, tentant d’arracher ces droits au pouvoir en place.

Il est à relever que les quatre organisations ont la plupart du temps rassemblé les diverses forces politiques en dépit des changements qui ont eu lieu au sein de leurs directions. En outre, elles ont réussi à préserver leur indépendance face au pouvoir officiel. Ainsi a-t-on vu l’Union générale du travail rejeter l’hégémonie du Parti destourien en 1978, et se heurter au pouvoir durant le mandat du président Habib Bourguiba ; le recours à l’armée et les affrontements avec les manifestants, qui ont fait 178 morts, sont restés profondément ancrés dans la mémoire collective tunisienne. L’attitude du régime a en vérité aidé ces organisations à rester fortes, les présidents Bourguiba et Ben Ali s’étant davantage concentrés sur la lutte contre leurs adversaires politiques, affrontant en priorité les mouvements de la « tendance islamique » (l’actuel parti an-Nahda) ainsi que les militants de l’opposition. Même si les dirigeants se sont évertués à contenir les organisations de la société civile, celles-ci ont puisé leur force dans leur popularité, ainsi que dans le soutien européen. Le fait est que la plupart de ces organisations ont gardé des liens très étroits avec leurs homologues européennes, pour des raisons géographiques évidentes. C’est ce qui a amené les autorités locales à hésiter à s’en débarrasser.

La révolution de 2011 a considéré que les organisations de la société civile étaient des partenaires à part entière, ce qui n’a pas été le cas en Égypte par exemple, où les organisations des droits de l’homme ont été accusées d’avoir comploté contre le processus de déclenchement de la révolution. En Tunisie en effet, Moncef Marzouki, premier président après la révolution (élu par l’Assemblée constituante) ˗ était un défenseur acharné des droits de l’homme, lui-même ancien président du Conseil national pour les libertés. Il créa aussi le portefeuille de ministre chargé des Relations avec les institutions constitutionnelles et la société civile, auquel fut assigné Kamal Jendoubi, également l’un des activistes des droits de l’homme et ancien membre du Réseau euro-méditerranéen des droits de l’homme depuis 2003. Par conséquent, il n’est point étonnant qu’à la suite de la révolution, une loi ait été promulguée, accordant la liberté d’action à toutes les organisations de la société civile. D’ailleurs, le rôle rassembleur que celles-ci ont joué a fortement été mis en relief quand le pays a assisté à une brutale polarisation de sa vie politique. En effet, les forces actives politiques se sont divisées en deux camps. L’un était formé par la « troïka » alors au pouvoir (le gouvernement de transition constitué par an-Nahda, le Congrès pour la République et le Bloc démocratique). En face, il y avait les partis de l’opposition, mélange de libéraux, de gens de gauche et de nationalistes. La situation se dégrada lorsque furent assassinés deux des opposants (Chukri Belaïd et Mohammad Brahimi). L’opposition saisit alors cette occasion et entreprit d’exploiter le choc de la rue tunisienne en appelant à des manifestations et des sit-in. Certains jusqu’au-boutistes qui se sont enrôlés dans le soi-disant Front populaire, sous le commandement du Parti communiste des ouvriers, ont même incité à faire intervenir l’armée sous prétexte de trancher le conflit et de protéger la révolution. En même temps, la « troïka » menaçait d’arrêter ceux qui appelaient à un coup d’État contre la légalité. La situation était alors au bord de l’implosion, le cycle de violence sur le point de s’étendre. Entre-temps, et tandis que les contacts politiques se multipliaient pour tenter de redresser la situation, les principales organisations de la société civile s’activaient pour utiliser leur crédibilité et leur poids historique afin de mettre au point la nouvelle Constitution ; cherchant une issue à la crise, elles proposaient des alternatives aux différentes parties de l’insoluble équation politique. L’angoisse était alors perceptible non seulement sur le plan interne, mais aussi à l’étranger. En effet, les ambassadeurs des pays occidentaux ont exprimé leurs craintes de voir s’envenimer l’état de la sécurité en Tunisie, faisant part de leur inquiétude de voir l’expérience de la mutation démocratique subir le même triste sort que dans d’autres pays. On m’a rapporté que tous les diplomates européens, accompagnés de l’ambassadeur américain, se sont rendus à Tunis au siège de l’UGTT pour faire montre de leur indéfectible soutien à la réussite du processus démocratique. C’est ainsi que les efforts du quartette, la bonne volonté des partis de la majorité politique ainsi que l’appui des capitales occidentales, contribuèrent à donner la priorité à l’entente et à résorber les facteurs d’implosion, aboutissant à la poursuite de la marche de la révolution. Pour ce, le quartette a bien mérité le prix Nobel, sachant que le président tunisien Béji Caïd Essebsi est l’un de ceux qui ont proposé la candidature des quatre organisations. Quant aux « cheikhs » Essebsi et Ghannouchi, chefs respectifs des partis Nidaa Tounès et an-Nahda, ils ont joué un rôle essentiel conciliant entre les différents politiciens pour parvenir à l’entente souhaitée ; aussi l’International Crisis Group (ICG) leur a-t-il décerné pour l’année en cours son propre prix de la paix, une alternative au Nobel créée par cette ONG internationale. Toutefois, les nouvelles d’Oslo ont complètement occulté celle du prix des deux cheikhs, qui n’a par conséquent pas été médiatisée comme il se doit.