La polémique s’est envenimée entre les propriétaires et les locataires autour de la nouvelle loi sur les loyers, chaque partie campant sur ses positions. Ainsi, tandis que les propriétaires insistent sur la mise en application de la loi, les représentants des locataires la rejettent et clament l’impossibilité de sa mise en œuvre, s’appuyant sur les avis de plusieurs références politiques et juridiques.
Entre-temps, quelques propriétaires entreprennent de faire appliquer la loi, tentant de conclure des accords à l’amiable ou d’établir des rapports d’experts déterminant le nouveau loyer et son taux d’augmentation. Ils ont parfois recours pour ce faire aux forces de sécurité, en se prévalant d’une décision, une circulaire du procureur général auprès de la Cour de cassation, que le ministre de la Justice a pourtant promis de suspendre.

Anciens procès et nouveaux jugements
Certains juges ont prononcé des jugements discrétionnaires ayant trait à des procès de restitution pour raison de démolition ou de nécessité familiale, alors même que ces procès ont été intentés avant la date supposée de l’application de la nouvelle loi et de ses amendements. En revanche, d’autres propriétaires, plus nombreux, ont temporisé l’application de la loi en raison du manque de précision quant à son entrée en vigueur, des complexités qu’elle contient et du coût élevé qu’elle entraîne, aussi bien pour le propriétaire que pour le locataire. En effet, comme il n’est pas possible de s’entendre dans ce cadre confus, ils intenteraient des procès dont les jugements ne seraient rendus que des années plus tard. Pour cette raison, ils préfèrent attendre la décision du Parlement libanais concernant ladite loi, dont le mécanisme d’application a déjà été abrogé, pendant que le président de l’Assemblée Nabih Berry déclarait, dans la foulée de la décision du Conseil constitutionnel, sa non-applicabilité, rejoignant en ceci l’avis du comité de législation et de consultation du ministère de la Justice. De même, l’essentiel de l’initiative du président Berry, ainsi que les différentes suggestions concernant la loi, proposent de proroger les effets de l’ancienne loi, surtout après le doublement des loyers actuels, et ce jusqu’à la mise au point d’une loi protégeant les droits des deux parties.
Dans ce contexte, la consultation d’un spécimen des rapports des experts met en relief l’injustice qui accablera les locataires en cas d’application de la loi, notamment en ce qui concerne les augmentations rédhibitoires qui forceront une grande partie d’entre eux à quitter leur domicile à partir de la deuxième ou de la troisième année, se trouvant alors dans l’incapacité de régler les nouveaux loyers. Ce fait entraînera des expulsions et des déplacements forcés, sans garantie de nouveaux logis pour les locataires et leurs familles, la loi ne prévoyant pas d’indemnisation. Ce point a été soulevé par les recommandations du Conseil constitutionnel, évoquant le droit au logement ayant force de loi, ainsi que la responsabilité de l’État de permettre à ses citoyens d’avoir un toit sur la tête. Ces recommandations ont été ignorées par le comité de l’Administration et de la Justice parlementaire lors du débat sur les propositions d’amendement.

Spécimens des estimations et des loyers de référence 
La présentation d’un échantillon des rapports d’experts qui ont été notifiés à certains locataires, met au jour le scandale d’une prétendue justice sociale, confirmant que le but apparent de la loi, qui prétend réparer l’injustice faite aux bailleurs, n’est que l’arbre qui cache la forêt, la menace d’une mainmise sur les biens-fonds des anciens immeubles pour les introduire sur le marché de l’investissement immobilier :  
-    Un appartement à Achrafieh est loué à 7 426 000 de livres libanaises par an, soit 619 000 LL par mois. D’après les augmentations prévues par la nouvelle loi, le loyer annuel atteindra au bout de neuf ans 42 millions de livres libanaises, soit 3 500 000 LL par mois ! Ce résultat a été atteint grâce à un accord à l’amiable entre le bailleur et le locataire daté du 24 mars 2015.
- Citons le cas d’un appartement à Dar el-Mreissé, dont le propriétaire et le locataire ne sont pas parvenus à un accord à l’amiable. Les deux experts ont chiffré l’estimation suivante : le loyer annuel actuel étant de 328 500 LL, soit l’équivalent de 219 dollars, et le loyer de référence étant de 16 274 dollars, la différence entre les deux loyers (16 274 – 219) est de 16 055 dollars ! Le taux d’augmentation pour les années 2015, 2016, 2017 et 2018 étant de 15%, le loyer sera alors de : 2 408,25 (15% de 16 055) + 219, soit 2 627,50 dollars.
    - Dans un autre appartement, rue Afif Tibi, les deux experts ont fixé le loyer de référence mensuel à 1 600 dollars, et l’augmentation légale pour la première année d’entrée en vigueur de la loi, en l’occurrence l’année 2015, à 15 %. D’après leurs calculs, le loyer atteindra alors cette année 3 900 dollars, puis 6 600 dollars pour l’année 2016, 9 300 dollars en 2017, 12 000 en 2018, 15 600 en 2019 et 19 200 en 2020 !
- A Minet el-Hosn, le loyer annuel actuel d’un appartement est de 2 357 000 de livres libanaises. Le loyer a été fixé en vertu du rapport technique à 35 800 dollars (soit 53 700 000 LL). Le loyer sera alors de 10 058 492 LL pour la première année (2015), pour atteindre dès 2016 la somme de 53 700 000 LL !
Pense-t-on, d’après ces quelques exemples, qu’un locataire sera encore en mesure, après une, deux, voire trois années tout au plus, de régler les sommes mentionnées ? De plus, la loi sur les loyers figurera-t-elle à l’ordre du jour de l’assemblée générale du Parlement, au cas où serait fixée la date d’une session extraordinaire dans un proche avenir ? Obtenir la réponse relève de la divination.