Le roman de Kamel Daoud Meursault, contre-enquête, lauréat du prix littéraire francophone régional Liste Goncourt/Le Choix de l’Orient 2014, s’adresse aux lecteurs de L’étranger d’Albert Camus : « Comme tous les autres, tu as dû lire cette histoire telle que l’a racontée l’homme qui l’a écrite. Il écrit si bien que ses mots paraissent des pierres taillées par l’exactitude même. » Il s’agit d’une critique virulente de Meursault, le héros d’Albert Camus, dans son roman L’étranger, et de Camus lui-même. « C’est une histoire qui remonte à plus d’un demi-siècle. Elle a eu lieu et on en a beaucoup parlé. Les gens en parlent encore, mais n’évoquent qu’un seul mort – sans honte vois-tu, alors qu’il y en avait deux, de morts. Oui, deux. Le premier savait raconter, au point qu’il a réussi à faire oublier son crime, alors que le second était un pauvre illettré que Dieu a créé uniquement, semble-t-il, pour qu’il reçoive une balle et retourne à la poussière, un anonyme qui n’a même pas eu le temps d’avoir un prénom. » 

Kamel Daoud, auteur algérien, donne une identité à l’Arabe assassiné qui n'est jamais nommé dans L’étranger, il lui crée un frère pour prendre la parole en son nom : « Le second mort, celui qui a été assassiné, est mon frère. Il n’en reste rien. Il ne reste que moi pour parler à sa place, assis dans ce bar, à attendre des condoléances que jamais personne ne me présentera. Tu peux en rire, c’est un peu ma mission : être revendeur d’un silence de coulisses alors que la salle se vide. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai appris à parler cette langue et l’écrire ; pour parler à la place d’un mort, continuer un peu ses phrases. Le meurtrier est devenu célèbre et son histoire est trop bien écrite pour que j’aie dans l’idée de l’imiter. C’était sa langue à lui. C’est pourquoi je vais faire ce qu’on a fait dans ce pays après son indépendance : prendre une à une les pierres des anciennes maisons des colons et en faire une maison à moi, une langue à moi. »

Souci d’appropriation et quête identitaire… qui ne nous feront pas oublier que L’étranger d’Albert Camus demeure cet inégalable chef-d’œuvre qui a marqué nos esprits au fer rouge de l’absurde.