Quels que soient les troubles qui agitent le Proche-Orient d’aujourd’hui, la résolution 242, adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 22 novembre 1967, reste d’actualité. C’est un texte fondamental pour le processus de paix, qui visait à traiter les conséquences de la guerre des Six Jours en juin 1967.
Depuis cette guerre, la communauté internationale ne parvient toujours pas à initier une stratégie qui conduirait au règlement du conflit israélo-arabe. Il ne lui manque ni les idées ni les moyens pour trouver une solution durable, mais plutôt la volonté, notamment celle des Etats-Unis. Or l’« inaction volontaire » des Américains a été constamment critiquée par les Français. L’objet de cet article est d’examiner l’origine de la divergence franco-américaine vis-à-vis du conflit régional. La France avait alors tenté de prévenir la transformation de la tension israélo-arabe en confrontation armée, insistant pour régler rapidement les conséquences de la guerre avec des garanties internationales. Mais l’effort français a échoué, confronté à une politique américaine laxiste vis-à-vis d’Israël et trop absorbée par les calculs de la guerre froide.

En 1966, plusieurs facteurs ont alimenté les tensions entre Arabes et Israéliens. Les opérations de la résistance palestinienne et les actes de représailles israéliens ont provoqué, au printemps 1967, une montée de la tension entre Israël et la Syrie. Dans ce contexte, l’Egypte a exigé, le 16 mai, le retrait des casques bleus installés à la frontière israélo-égyptienne après la guerre de Suez en 1956, puis a décidé, le 22 mai, la fermeture du golfe d’Aqaba aux navires israéliens. Bien que les dirigeants israéliens aient reconnu que l’Egypte ne préparait pas une offensive contre Israël, ils ont considéré ce blocus comme un casus belli et sont passés à l’offensive le 5 juin 1967. La guerre des Six Jours a abouti à une victoire israélienne et à l’occupation de nouveaux territoires arabes : le Sinaï, le Golan, Gaza, la Cisjordanie, et Jérusalem-Est. Quelques mois après la fin des hostilités, le Conseil de sécurité a adopté à l’unanimité la résolution 242 qui appelait au retrait israélien des territoires occupés.

La divergence franco-américaine s’est manifestée lors de la gestion de la crise du golfe d’Aqaba, avant même le déclenchement de la guerre. Selon les Archives diplomatiques françaises, Paris a bien compris que la fermeture du golfe d’Aqaba par l’Egypte était nuisible à Israël mais a voulu vérifier si la convention d’armistice israélo-égyptienne de 1949 autorisait ou non les deux pays à « se considérer encore en état de belligérance » et à utiliser une mesure de blocus. Le Quai d’Orsay a souligné que la convention d’armistice n’autorisait pas Le Caire à utiliser « des mesures de coercition » afin d’appuyer le blocus, et ne permettait pas non plus à Israël de recourir à la force contre le blocus. Les décideurs français ont donc conseillé aux Israéliens de ne pas tenter de « provoquer des déclarations de principe dont le fondement juridique serait d’ailleurs incertain ». Le général de Gaulle a déclaré, début juin, que la France estimait que « l’Etat qui le premier et où que ce soit emploierait les armes n’aurait ni son approbation ni, à plus forte raison, son appui », et que la solution devait être trouvée par une concertation entre les grandes puissances. Autrement dit, Paris a souhaité un dialogue entre les Occidentaux et les Soviétiques afin de jeter les bases d’une paix durable au Proche-Orient.

Les Etats-Unis ont refusé catégoriquement la fermeture du golfe d’Aqaba par l’Egypte, estimant que cette mesure constituait une menace contre la sécurité du transport maritime international et contre la paix. Ils ont considéré la mesure de blocus comme un casus belli qui justifiait, selon eux, le droit d’Israël à utiliser la force, et ont décidé de soutenir ce dernier afin d’empêcher une victoire égyptienne qui aurait menacé les intérêts pétroliers de l’Occident et les régimes arabes pro-occidentaux. Quand Israël a fait le choix de la guerre, le général de Gaulle a pris des mesures unilatérales en imposant, le 5 juin, un embargo sur les livraisons d’armes à tous les pays du Proche-Orient : c’était là un acte punitif contre Israël, qui profitait jusqu’alors d’une coopération française considérable, et qui a suscité la colère des Etats-Unis, lesquels ont considéré que Paris se rapprochait de Moscou et du Caire.  

Après la guerre, l’ONU a cherché en vain un règlement pacifique. La France a refusé la conquête territoriale et le fait accompli israélien qui ont servi les Etats-Unis face à l’Union soviétique. Les divergences américano-russes risquaient de ne pas déboucher sur une solution pacifique alors qu’il fallait, selon le Quai d’Orsay, faciliter des compromis aboutissant à « une conception commune de la paix ». Les Américains, critiquant l’attitude française, ont exigé une « unité » occidentale face à l’URSS. La position américaine vis-à-vis de la ligne de conduite israélienne n’a jamais été contraignante. Washington a envisagé, en octobre 1967, une résolution onusienne ne comportant pas « de référence à une date en ce qui concerne le retrait des forces israéliennes », selon une note française, c’est-à-dire une résolution qui n’obligeait pas Israël à se retirer des territoires occupés après le 5 juin 1967. Plus les négociations se prolongeaient sans résultat concret, plus les Français insistaient en faveur d’une résolution imposant le retrait israélien des territoires conquis comme condition de « toute action utile dans le sens d’un règlement pacifique ». En revanche, les Américains ont soutenu « une partie des prétentions [d’Israël] à tirer de sa victoire des résultats avantageux », n’envisageant « le retrait des forces israéliennes que dans le cadre d’un règlement intégral » du conflit régional. En conséquence, la résolution 242 s’est retrouvée en harmonie avec le point de vue américain, parce qu’elle est ambiguë quant à la question du retrait israélien.

La comparaison des positions française et américaine à l’épreuve de la guerre des Six Jours s’avère aujourd’hui utile puisqu’elle permet de comprendre l’origine du blocage du processus de paix. L’objectif n’est pas de distribuer les fautes et les mérites, mais de dire que l’impasse diplomatique et l’escalade militaire vont continuer à alterner au Proche-Orient si les Etats-Unis n’exercent pas des pressions sérieuses sur Israël afin d’imposer l’application de la résolution 242 et la création d’un Etat palestinien indépendant.

Sources : Les Archives diplomatiques françaises ; les documents diplomatiques américains (FRUS) ; Jean-François Guilhaudis, Relations internationales contemporaines, Paris, LexisNexis,  2010 ; Henry Laurens, Paix et guerre au Moyen-Orient. L’Orient arabe et le monde, de 1945 à nos jours, Paris, Armand Colin (2ème édition) ; René Lukic (dir.), Conflit et coopération dans les relations franco-américaines. Du général de Gaulle à Nicolas Sarkozy, Presses de l’Université Laval, Québec, 2009 ; Charles Saint-Prot, La France et le renouveau arabe, Paris, Copernic, 1980 ; Henry Laurens, La question de Palestine, 1947-1967. L’accomplissement des prophéties, tome 3, Paris, Fayard, 2007 ; Alain Gresh, « Pourquoi les négociations au Proche-Orient échouent toujours », Le Monde Diplomatique, Juin 2014.  

Nabil El Khoury est docteur en sciences politiques.