–  « Vous savez, doctora Leila, ma mission au Liban ne fut pas facile. Il fallait désarmer les miliciens, traiter avec les Aounistes, le mouvement Amal, les socialistes progressistes… »
L’homme qui parlait sur ce ton relâché était le général Ghazi Kanaan, qui a tenu le Liban d’une main de fer pendant une vingtaine d’années. Comme je me retrouvais seule avec lui dans un endroit fermé, je me serais passée de cet épanchement. Mais il s’est bel et bien épanché pour me raconter, l’espace de quelque vulnérabilité, ce que je n’étais pas venue entendre.  
    –  « Et cette mission, je l’ai accomplie. Pour la Syrie… »   
J’étais reçue dans la tanière du lion à Anjar, là où se trouvait le fameux pénitencier du même nom, dans une pièce qui ressemblait à une caserne militaire, autour d’un bureau qui n’en était pas tout à fait un. De ce lieu dépouillé mais paradoxalement solennel était géré le Liban durant la présence syrienne. Ce rendez-vous avait été obtenu par mon père, qui redoutait la réaction des officiers syriens au roman que je venais de publier à Paris, Pourquoi pleure l’Euphrate ?. A l’époque, la Syrie, à l’issue de la rivalité légendaire entre Saddam Hussein et Hafez al-Assad, avait rejoint la coalition des pays qui ont frappé l’Irak après son invasion du Koweït. Un sit-in opposé à l’offensive contre l’Irak avait été organisé par des militantes libanaises, que les forces syriennes, sans ménagement pour le sexe faible, ont arrêtées et brutalisées. Peu convaincu par mes arguments sur le caractère inoffensif d’un roman francophone, mon père décida donc de m’expédier chez le numéro un des services de renseignements pour lui offrir l’ouvrage : « Tu lui expliqueras que ce qui t’importait était la dimension de l’arabité, qu’il faut absolument préserver après que des Arabes ont pris les armes les uns contre les autres… » Je le priai de m’accompagner, invitation que mon père déclina avec humour : « Non, non, moi je ne fais pas partie des mouvements de libération du tiers-monde ! Mais tu peux emmener le chauffeur. Comme ça, s’ils te coffrent à la prison de Mazzé, il nous préviendra… »         
Ma famille n’avait jamais traité avec les officiers syriens, mais elle n’a pas vécu leur mainmise sur le Liban après l’accord de Taëf comme un drame. A l’issue des sempiternelles guerres intestines entre factions libanaises, l’ingérence de l’étranger était malheureusement essentielle pour le maintien de la paix et de la sécurité ˗ essentielle pour prémunir le Libanais contre la barbarie du Libanais. « Quand la moitié d’un troupeau se querelle avec l’autre, il n’y a que le loup pour les mettre d’accord. C’est le sort des nations. » (Ferdinand Bac)
Me voilà donc devant Siyadat Al Liwaa Ghazi Kanaan, (monsieur le général comme on l’appelait), un homme qui semait la terreur, ordonnateur de bien des crimes et des massacres. Loin de l’image stéréotypée des serviteurs du renseignement de par le monde, c’était un bel homme, aux mensurations de mannequin, qui gonflait ses muscles en arpentant la pièce durant la conversation. Impossible de placer deux mots sur mon roman : ce jour-là l’homme le plus puissant de la période semblait avoir quelque vague à l’âme. S’étant retrouvé dans son antre face à une femme écrivain, il avait envie de se confier.
Cependant, pas une fois l’officier le plus célèbre de l’armée syrienne ne dissocia son discours personnel de son devoir. A l’entendre, il n’était qu’un soldat au service de la Syrie, dont il martelait le nom avec emphase. Celui qui se revendiquait comme son seul juge enjolivait bien sûr la réalité. Il semblait oublier, me dis-je, que sur la route du devoir il s’était laissé gorger d’argent et d’honneurs par les politiciens libanais – mais je fixais précautionneusement le sol à mes pieds, de peur qu’il ne découvrît le fond de ma pensée.
Un soldat fit son entrée et interrompit le général qui afficha son agacement. Le soldat, qui exécuta son salut en criant « Sidi ! », tremblait comme une feuille. Il s’approcha de Ghazi Kanaan en se pliant en deux, lui murmura qu’il avait un visiteur, et lui tendit un papier sur lequel en figurait le nom. « Qu’il attende dehors ! » s’indigna le supérieur ombrageux, avec ce ton hautain propre aux hommes de pouvoir. L’échine courbée, le soldat se retira en reculant, évitant de tourner le dos à son maître, comme on s’éclipse devant un monarque.
Je profitai de l’intrusion du soldat pour rappeler l’objet de ma visite, tout en expliquant que je ne voulais pas abuser de son temps. Mais le général protesta qu’il n’y avait pas de raison de se presser pour son visiteur. « Ce n’est qu’Untel », ajouta-t-il en divulguant son nom. Il s’agissait… de l’un de nos ministres, un bel arriviste qui avait décroché son poste après avoir dansé publiquement la dabké à l’occasion du renouvellement de mandat du président Hafez al-Assad, et sur lequel le général s’essuyait visiblement les pieds.
Ce que Ghazi Kanaan raconta ensuite, je ne l’écoutais plus. Le lieu, les confidences incongrues, la présence de ce ministre qui se languissait dehors : tout accroissait mon malaise. Mon interlocuteur, sentant que j’avais complètement décroché, m’invita enfin à prendre la parole.
    –  « La guerre d’Irak et l’embargo qui l’a suivie ont affecté les enfants. La nouvelle génération  privée d’aliments essentiels risque d’être constituée de dégénérés. Je me devais de témoigner. J’ai donc pris le chemin de l’Irak pour écrire un roman. Le voici. »   
J’avais débité mes phrases d’une seule traite sans oser le regarder dans les yeux. Je ne voyais que sa main, énorme, surdimensionnée par rapport à la mienne, qui me retirait l’ouvrage. Ces êtres-là sont vifs à deviner la peur qu’ils inspirent. Sans doute s’en réjouissent-ils.  
    –  « Mon passeport porte un visa irakien délivré par les autorités officielles, confessai-je. Mon père a permis grâce à ses contacts qu’on me laisse passer à l’aéroport sans enquêter. Il m’a demandé de vous saluer de sa part... »
Je pris mon courage à deux mains pour le dévisager tandis qu’il feuilletait le roman, avec une assurance qui venait de la fatuité commune à tous les militaires. Il me demanda comment j’avais pu pénétrer en Irak en période d’embargo, alors que l’aéroport de Bagdad était fermé, et je répliquai que j’avais fait seize heures de voiture à travers le désert. Comprenant trop tard que ma réponse avait éveillé ses soupçons, mon cœur se mit à battre plus fort. Il commença aussitôt à me sonder sur mes contacts avec les services irakiens. « Je n’en ai pas », prononçai-je à mi-voix. Il s’enquit alors sur la raison pour laquelle ces derniers avaient consenti à me délivrer un visa. En vérité, les services consulaires étaient truffés d’agents de la branche irakienne du Baath, opposée à son pendant, le Baath syrien.
Un coup de téléphone retentit, me sauvant temporairement d’une discussion pénible. Sa manière de décrocher en rugissant montra à quel point il était irrité par cette interruption, puis sa voix prit soudain un ton plus doucereux, et je compris qu’il s’agissait d’une dame. La conversation téléphonique retint son attention, il sortit un semblant d’agenda, et, après s’être laissé longuement prier, il y griffonna un rendez-vous. Puis, comme un véritable gentleman, il s’excusa d’avoir dû interrompre notre discussion, prenant soin d’indiquer que la personne au bout du fil était la femme d’un responsable politique libanais qui souhaitait organiser un dîner en son honneur. Nos parvenus de la politique tentaient de se rapprocher de Ghazi Kanaan par l’intermédiaire de leurs épouses, ce n’était un secret pour personne. Je voyais dans l’avilissement de cette femme au bout du fil, dans le déshonneur de son mari ainsi que dans l’attente interminable du ministre au dehors, toute l’histoire de la vassalité libanaise.
    –  « Ce livre, pourquoi est-il en français ? » déplora soudain le général. Je me justifiai par un discours sur l’importance de faire entendre sa voix par l’Autre, l’Occidental. S’en suivit un plaidoyer pour la francophonie, ô combien insolite dans ce haut-lieu des renseignements syriens, mais qui allait, je l’espérais, lui faire oublier de me questionner sur mes contacts. Sauf qu’il était clair que cet homme, pour être là où il était, n’oubliait jamais rien.
    –  « Qui a organisé votre voyage à travers le désert ? »
Son ton indiquait qu’il ne comptait plus se mettre en frais pour apparaître courtois.
    –  « Nul n’organise mes voyages, seul mon devoir d’Arabe m’a incitée à me rendre en Irak », osai-je lancer à celui qui me surplombait de toute sa hauteur et de sa puissance comme pour m’écraser.
Il grinça des dents ; je ne parle pas le langage des renseignements pour savoir ce que ce grincement signifiait exactement, mais je pouvais supposer qu’il était irrité.
    –  « Qui a facilité l’obtention de votre visa ? » tonna-t-il à nouveau, courroucé.  
    –  « Les services consulaires de l’Irak à Paris. » Et comme la réponse ne le satisfaisait pas : « Je reconnais qu’ils ont hésité durant des mois, les gens de Saddam ont cru que je travaillais pour vous. »
Mon interlocuteur éclata d’un rire brutal. Il semblait penser que c’étaient des imbéciles.
–  « Qui a financé votre voyage en Irak ? » reprit-il, toujours hilare.
    –  « Moi-même. »...
L’homme se gaussait de ce que je lui rapportais :     
    –  « Et dans quoi travaillez-vous ? »
Doit-on rire quand le chef des renseignements rit ? Je décidai de froncer les sourcils : « A Paris, je donnais des cours particuliers. » A vrai dire, je me sentais déstabilisée – sinon écrasée. L’interrogatoire m’avait ôté tout orgueil. Il fallait pourtant mettre à profit cette soudaine gaieté d’un homme qui avait la force de son côté.
    –  « Je n’ai rien fait de mal, Siyadat Al Liwaa. Ce roman se penche sur les souffrances du peuple irakien, il ne critique en rien la politique syrienne. »  
Mais derrière son air bienveillant, le fin renard n’avait pas abattu toutes ses cartes : « A quand donc un roman sur la Syrie ? »
Je restai un instant sans voix. Mettre ma plume au service du régime pour sortir un de ces pavés qui infestaient les librairies m’était impensable. J’essayai de m’en sortir en alléguant qu’un roman requérait recherches et préparation, mais que j’allais y penser.    
La sentence tomba enfin :   
    –  « Allez en paix, doctora. »  
Je respirais. La peur quitta aussitôt mon corps et mon esprit. Avec une attitude qu’il voulait chevaleresque, il renchérit : « La Syrie est fière de vous. » Il prononçait le mot Syrie comme un guerrier ralliant la bannière d’un empire. Il était loin de se douter que cette force, répressive, dictatoriale qu’il représentait, indispensable à ses yeux à l’invincibilité de sa patrie, irait un jour se retourner contre elle.
Au moment de prendre congé il me tendit une carte de visite ornée d’une calligraphie arabe ancienne, sur laquelle il griffonna son numéro personnel. « Saluez votre père, il a bien fait de vous mettre sous notre protection. Et si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’appeler. » Puis, alors que je franchissais le seuil de sa porte, il m’obstrua soudain le passage…  Je levai vers lui des yeux interrogateurs. « Surtout… n’oubliez pas le roman sur la Syrie », ajouta-t-il d’un air malicieux. Puis, devant les sentinelles qui montaient la garde, le général redevenu gentleman se courba de toute sa stature, nullement gêné de se retrouver dans la position de ses soldats, et colla gracieusement un baiser sur ma main.    
Au moment de retrouver le chauffeur de mon père, j’entendis une voix de soldat lancer nonchalamment au ministre qui se consumait derrière les vitres fumées de sa voiture : « Siyadat Al Liwaa vous dit de revenir demain... »   
Je n’ai jamais rappelé ni revu Ghazi Kanaan. Celui qu’on surnommait « le gouverneur du Liban » fut rapatrié à Damas où il mit fin à ses jours. La presse s’étendit sur l’hypothèse que le régime avait orchestré son suicide.
La Syrie d’aujourd’hui est déchirée par des guerres sanglantes. L’excès de force emporte ses partisans, dont les têtes finissent par tomber, les unes après les autres. Comment expliquer que ce régime, sans ses abus, aurait été moins vulnérable, bref, que la force excessive est un aveu de faiblesse ?   
J’ai conservé la carte de visite du général. Peut-être pour ne pas oublier où peut vous entraîner un simple récit littéraire dans un monde arabe privé de libertés.
Quant au roman sur la Syrie, je ne l’ai jamais écrit.