4 septembre 2013 - Le régime syrien constitue le dernier maillon d’un « système » régional qui aura gouverné un certain nombre de pays arabes tout en exploitant des slogans où l’on jouait avec l’inclination humaine naturelle à la liberté, au progrès et à la justice sociale ; ce système aura manifestement échoué dans la concrétisation de ces objectifs déclarés, abstraction faite de l’exception égyptienne, à l’époque nassérienne, si l’on considère à la fois les accomplissements et les fiascos du régime de Nasser.
Toutefois, les différentes pratiques de chacun de ces régimes, qui ont brandi la bannière de l’anticolonialisme et de la lutte contre l’occupation israélienne, incarnant ainsi en apparence la volonté du peuple arabe, ont précipité leur faillite par des actions et des expériences pitoyables, justifiant de ce fait les soulèvements qui ont eu lieu dans certains pays du Machrek et du Maghreb, où le peuple s’est rassemblé – comme en Égypte – sur « ses places » Tahrir, afin de se frayer un chemin vers un avenir dans lequel il pourrait réaffirmer son identité nationale.
Il serait donc normal d’en conclure que le monde arabe dans sa totalité est actuellement plus faible qu’il ne l’était, il y a quatre ou cinq décennies, dans sa lutte contre l’ancien colonialisme, ou contre l’ennemi israélien. Par conséquent, qu’adviendra-t-il de lui maintenant qu’il s’agit d’affronter l’impérialisme représenté par l’hégémonisme américain ?
Mais ce qui est encore plus dangereux, c’est le sabotage ou la destruction pure et simple de l’unité nationale effectués par ces régimes dans les régions qu’ils ont gouvernées, révélant non seulement le clivage entre leurs slogans et leurs pratiques, mais également la falsification des buts qu’ils avaient proclamés et qui n’ont servi qu’à justifier leur mainmise sur le pouvoir.
Ces régimes ayant une origine militaire, il est clair qu’ils ne pouvaient sacraliser les principes de la démocratie ni respecter le droit de vote comme un moyen pour y parvenir, se permettant même de parler au nom du peuple, prétendant accomplir sa volonté avec des parodies de référendums, dénoncés d’eux-mêmes par leurs procédures policières et des résultats scandaleux.
À l’ombre de tels régimes, le président était devenu à la fois l’État et le peuple, matérialisant de ce fait une absurdité unique en son genre dans l’histoire de l’humanité. Il était donc normal que des soulèvements éclatent et que chutent ces régimes répressifs, d’autant que certains présidents arrivés au pouvoir au nom de la révolution s’étaient métamorphosés en « rois éternels », que seule la mort pouvait destituer.
Parmi ces dirigeants, certains s’étaient octroyé le droit de lancer des aventures militaires, au-delà même des frontières de leur pays : Kadhafi au Tchad, en Tunisie et en Égypte ; Saddam Hussein dans sa guerre contre son voisin après la révolution qui a détrôné le shah, puis lors de son invasion du Koweït sous prétexte que ce pays n’avait pas déboursé ce qu’il avait promis pendant la « guerre de la Qâdisiya » contre l’Iran ; enfin au Yémen, lorsque Ali Abdallah Saleh a trouvé un mentor qui l’a poussé à déclarer la guerre à ses « frères » du Sud, lesquels avaient proclamé un État indépendant soutenu par l’Union soviétique, État que l’Arabie saoudite avait de son côté secrètement appuyé sans compter, afin de garder un Yémen divisé et affaibli.
Mais cela appartient au passé... Ensuite, certains groupes politiques qui avaient été opprimés par les régimes en place, notamment les Frères musulmans, ont trouvé dans les soulèvements populaires – du fait que leurs organisations étaient les plus fortes, les plus riches et les plus répandues dans leur pays – une occasion en or pour partir à l’assaut du pouvoir, d’autant que leurs dirigeants étaient prêts à comploter avec l’armée et à assurer « le protagoniste extérieur américain » de leur fidélité aux critères de l’« alliance » ou de la « coopération », sans en discuter les conditions.
Si les Frères en Tunisie ont pu bénéficier de la faiblesse de l’armée et de la complicité de certaines forces de l’opposition pour remporter le suffrage, les Frères d’Égypte, quant à eux, ont rapidement exclu l’armée des pôles de décision, après l’avoir exploitée comme tremplin pour contrecarrer les forces authentiques qui avaient déclenché la révolution.  
Mais la place Tahrir, après avoir recouvré son droit de décision, a destitué les Frères grâce à un soulèvement auquel ont participé des dizaines de millions d’enfants de l’Égypte. L’armée a ensuite tranché avec courage, fermant les portes à l’enfer de la guerre civile.
Ce changement de perspective de la révolution a suscité un affairement politique régional inattendu. En effet, les États du pétrole et du gaz se sont précipités pour manifester leur appui et leur soutien à la nouvelle révolution, faisant preuve d’une insistance flagrante à traiter avec l’armée comme si elle était le leader effectif de la nouvelle situation en Égypte.
Et, alors que les pays occidentaux critiquent avec virulence le rôle de l’armée dans la révolution égyptienne, utilisant les médias pour la dénigrer en l’accusant de dictature, avec un tir focalisé sur l’équipe du général Al-Sissi, l’administration américaine, elle, semble hésitante, trébuchante, ouvrant une porte pour, aussitôt, en fermer plusieurs à la face de la « nouvelle ère » en Égypte, tentant de déterminer, en soumettant le général à des épreuves successives, ses « orientations réelles » et « la profondeur de sa foi en la démocratie », ainsi que son aptitude à sauvegarder ses engagements envers les traités et les accords qui avaient fondé l’époque Moubarak. Ce sont d’ailleurs sur ces mêmes engagements que l’ère des Frères, quoique brève, s’est ruée, promettant d’aller plus loin encore, en particulier dans la relation avec Israël et l’adhésion au traité de paix déjà établi... Par ces promesses, le président de la confrérie, le Dr Mohamed Morsi, a égalé en fourberie le chef de l’État d’Israël, délivrant un message dégradant pour l’histoire de l’Égypte comme pour le sang des martyrs versé dans les guerres menées par l’entité sioniste contre l’Égypte et la Syrie ; on pouvait enterrer de fait la cause de la Palestine, autorisant par là même l’occupation de sa terre par l’implantation des colonies, où, rappelons-le, ont afflué des colons dont beaucoup ne sont pas juifs, et où vivent des ressortissants des quatre coins du monde, avec un important pourcentage d’Africains ainsi que des « évadés » de la dictature du nouveau régime en Russie, traités par cette dernière comme ils l’avaient été jadis par le régime communiste.  
L’enthousiasme saoudo-arabo-persique pour la nouvelle ère en Égypte – venue au monde grâce à la place Tahrir (même si l’armée lui a apporté sa dernière touche avec la destitution de Morsi) – est remarquable, mais aussi… fortement discordant. Qu’est-ce qui a bien pu réunir ces monarchies dorées au soleil de l’opulence, au peuple pauvre de la révolution égyptienne, qui s’est élancé à la conquête du changement, pour la libération et la construction d’un meilleur avenir ?
Les délégations royales saoudiennes, ou encore celles du Koweït, du Qatar, ou des Emirats arabes unis en particulier, interpellent tout observateur et l’incitent à s’interroger sur leurs véritables motivations, puisqu’il n’est ni logique ni concevable que de tels régimes monarchiques soutiennent des révolutions et des processus de changement radical au sein même de la société arabe.
Il est évident que les observateurs s’étonnent de cette générosité du Golfe envers une révolution qui cherche à reconstruire cet ancien et noble pays, lequel mérite de réoccuper une place prépondérante dans la région, surtout si nous prenons en considération que la société égyptienne est une pionnière dans de nombreux domaines, scientifique, culturel ou artistique... Les interrogations sur les objectifs réels de ces initiatives « royales » ne cessent de se multiplier…
Il est clair que l’Égypte vit une période de transition entre la légitimité de la révolution et un État de la légitimité. En outre, l’on sait que ce pays se débat dans des conditions économiques très difficiles, conséquences du long règne de Moubarak et que le chaos destructeur provoqué par la gestion des Frères n’a fait qu’aggraver. Néanmoins, et encore une fois, cette générosité, saoudienne en particulier, comme celle des pays du Golfe en général, pousse à s’interroger sur ses causes, et surtout, sur les buts et les objectifs qu’elle poursuit.
L’hostilité contre les Frères est-elle suffisante pour justifier un tel empressement saoudo-arabo-persique autour de la nouvelle autorité en Égypte ?
Est-il possible que ces pays dorés réagissent sans l’aval de l’Amérique, pour soutenir une révolution populaire glorieuse comme celle que le peuple d’Égypte a enfantée sur la place Tahrir, quand il a laissé éclater sa colère contre ceux qui avaient imposé à la nation le sous-développement et bafoué sa dignité ?
Que s’est-il donc produit pour que les positions affichent une telle variabilité, passant de l’hostilité absolue au soutien absolu à une révolution porteuse d’une promesse de changement bénéfique, non seulement en Égypte mais dans la totalité du monde arabe ainsi que dans son environnement asiatique et africain en général ?
La réponse réside dans la conscience de celui qui, loin de céder à la complaisance des rapports fraternels, scrute le mouvement d’ensemble afin de capter les faits qui dévoilent les véritables objectifs...
18 mars 2015 – Charm El-Cheikh, balcon sur la mer Rouge à l’entrée du golfe d’Aqaba, ne représente pas à mes yeux le symbole de l’Egypte dont le monde a besoin. Ceux qui s’y sont rencontrés lors de la conférence économique internationale de mars dernier, rassemblés autour de l’Egypte de demain dans la célèbre station balnéaire, n’aspirent pas à la voir recouvrir son rôle de leader au sein de la nation arabe, ou rétablir son influence sur le continent africain et au niveau international. Ce n’est que parce qu’ils ont besoin de l’Egypte qu’ils sont venus.
Oui, un certain nombre de politiques parmi ceux qui se sont réunis à Charm El-Cheikh, ne souhaitent que lui voir jouer son rôle, au balcon et non sur scène, dans un projet de paix aux seules conditions d’Israël.
Certes, l’Egypte de la conférence de Charm El-Cheikh, promise aux investissements, grande ouverte à de nouveaux et pharaoniques projets, ne sera pas cette Egypte leader et pionnière d’une véritable révolution arabe.