L’International Literacy Day institué par l’ONU a eu lieu le 8 septembre. Le français l’a traduit en Journée internationale de l’alphabétisation. L’anglais « literacy » porte la trace de sa parenté « littéraire » quand le français s’en remet à la racine grecque « analphabetos » (celui qui ne sait ni alpha ni bêta, ni a ni b). On parle aussi de « lutte contre l’illettrisme » – l’illettré a cheminé au-delà de bêta, mais il se caractérise par son « incapacité à maîtriser la lecture d’un texte simple ». Les luttes invoquées sont utiles et louables ; cependant, maîtrise-t-on une langue lorsqu’on a intégré ses structures élémentaires ? Certes non.

Qu’importe. Bienheureux ânonneur de l’alphabet et d’une phrase courte et sans relief, le « docteur ès simplicités » se sent en paix avec sa langue. A quoi bon aller au-delà ? Nul ne prétend en effet accéder à la complexité. Pire, chacun s’en écarte scrupuleusement, y compris celui qui fait profession d’écrire ; il s’en tient aux stricts rudiments, afin que tout le monde l’entende, à peine sorti de l’illettrisme. Combien d’éditeurs refusent la publication à des ouvrages qu’ils jugent « trop complexes », par leur style ou leur pensée, une tare qui les rendra forcément invendables – le bûcher n’est pas loin pour l’écrit aventureux qui s’est pris à explorer les richesses inouïes du verbe !

J’ai glané dans le métro parisien cette phrase lapidaire d’une étudiante à son amie : « la littérature d’aujourd’hui… on a l’impression qu’on pourrait l’écrire soi-même ». Constatation douloureuse : sa jeunesse n’avait trouvé aucun ouvrage capable de l’emmener au-delà d’elle-même, nul écrivain dans la plénitude de son art ne suscitait son admiration. De même j’entends parfois les médias encenser un livre, se gargarisant soudain de la « beauté de la langue » ; je cours à la librairie et m’empare de la « perle » en question, mais quelques phrases suffisent et l’ouvrage me tombe des mains : le style y est banal, ne différant guère des échanges du quotidien. Quant aux journaux, ils sont encore plus secs. La « valeur ajoutée » du littéraire n’entre ni dans leurs budgets ni dans leurs critères de qualité.

Pauvre génie de la langue ! Notre époque l’a roué de coups jusqu’à ce qu’il s’aplatisse, avorton réduit au borborygme, à la phrase simple de l’école primaire, confiné dans le plus étroit dénuement, disgracieux, prenant garde de ne point trop s’éloigner des plates-bandes de l’illettrisme, piochant immuablement dans un même petit sac de mots pour jeter, de-ci de-là, ses vues brèves et insignifiantes. Il s’accorde à l’imposture d’un certain « art contemporain » dont le diktat nous inflige depuis des décennies ce présupposé jugé inattaquable, que toute expression en vaut une autre.

Si quelques « esprits littéraires » ont survécu, la plupart sont en errance, déboutés, ils ne trouvent leur place nulle part et soupirent d’être apparus « hors de propos » sur cette terre. Ils désespèrent de jamais présenter aucune des vertus que leur société plébiscite, rentabilité, rapidité, utilitarisme, facilité…, convaincus que ce qui est compris rapidement et facilement risque en vérité de ne pas l’être du tout. Ils continuent à soutenir que les cheminements alambiqués de la mémoire et la densité de la vie intérieure ont eu besoin de la phrase complexe de Marcel Proust, et ils ne démordent pas de cette affirmation de l’Allemand Hölderlin : « nous cheminons vers le sens dans la mesure où nous habitons la terre en poète ». Oui, à friser un certain illettrisme et à force d’en faire la règle du « bien écrit », nous risquons de simplifier aussi notre vision du monde, égarés bien loin de notre vocation primordiale : la quête du sens.