Un brouillard épais enveloppe nos administrations publiques. Où va le Liban ? Il tâtonne dans le noir, sans clarté de vue ni vision proche ou lointaine. Dans les pays qui peuvent se targuer d’être appelés « développés », l’analyse des politiques publiques est pourtant reconnue comme la science par excellence de l’Etat en action (1) ; c’est la consécration d’un concept qui se situe au carrefour des domaines juridique, économique et sociologique, et de la science politique. Cette notion de politique publique est pourtant vaguement évoquée dans notre Constitution (2), mais elle reste impalpable, invisible, non-identifiable dans la pratique.
Où sont les stratégies sectorielles censées guider les décisions de l’administration libanaise ? C’est que la réalité est tout autre : une organisation internationale se présente, demande à un ministre ou un Premier ministre de définir sa stratégie dans tel ou tel secteur, ce à quoi il répond le plus souvent qu’il n’en a pas. Alors l’ordre est donné, il faut de toute urgence élaborer une stratégie, et l’administration concernée prend le relais. On commence par consacrer des mois entiers à l’écriture des termes de référence de l’appel d’offres relatif à la société de consultation qui devra accomplir cette mission, puis quelques autres mois à lancer cet appel d’offres et l’adjuger ; d’autres mois encore sont nécessaires pour approuver les curriculum vitæ des experts présentés par la société qui l’a emporté, puis pour aménager des locaux pour ces nouveaux experts, et… on finit par s’occuper plus de logistique que d’autre chose. Et quand, en fin de compte, les experts s’attèlent à la rédaction du document stratégique, les cadres publics se disputent le droit de superviser les travaux, et ce jusqu’à leur achèvement. Après ce laborieux accouchement, quelque responsable gouvernemental en annonce en grande pompe les résultats, au cours d’une occasion choisie, généralement un workshop ou une conférence de presse. Puis... plus rien. Personne n’en parle plus, et personne ne cherche à passer à la phase d’application. Bientôt, les acteurs principaux disparaissent de la scène : le gouvernement change, les ministres ne sont pas reconduits, les fonctionnaires jouent le rôle de témoins défaillants, les experts internationaux regagnent leurs pays d’origine, les experts locaux laissent faire, indifférents, parfaitement comblés d’avoir empoché leurs frais de consultation. Et le document stratégique qui a secoué pendant un temps tout un ministère, se volatilise par pure négligence.  

(1) Pierre Muller, Les politiques publiques, Presses Universitaires de France, 1990, p.1.

(2) L’article 65 de la Constitution libanaise précise que la mission du Conseil des ministres comprend la programmation de la politique générale de l’Etat dans tous les domaines.