Qu’est-ce qu’un parasite ? Selon les biologistes, il s’agit d’un petit être vivant, issu du règne animal ou végétal, qui vit et se développe au sein d’un organisme hôte, sur lequel il peut créer des troubles plus ou moins graves, parfois irréversibles. Mais les biologistes sont oublieux : le parasite désigne aussi certains spécimens singuliers de politiciens qui prolifèrent dans un petit pays appelé Liban. Tenaces, bien accrochés depuis des lustres, ils n’ont cessé d’accroître leur pouvoir aux dépens de l’organisme hôte, l’administration publique. L’exploitant à leur avantage, ils ont même réussi à créer un environnement administratif malsain favorable à leur survie et devenu, de fait, le vivier de la politique politicienne.

Quand le favoritisme devient un emploi à temps plein

Dans le vaste champ des irrégularités libanaises, députés, chefs de parti et militaires interviennent pour tous types de services, dans le seul but d’avantager des tiers. Le favoritisme peut porter aussi bien sur la réussite d’un élève au baccalauréat que sur l’accélération de formalités administratives, ou encore sur l’adjudication de travaux publics. Ce genre d’ingérence fait le quotidien de nos ministères, il est servi avant le café du matin. Mais c’est surtout l’allégeance qui constitue le paysage désuet du vingt et unième siècle libanais. Le dimanche, les fonctionnaires se retrouvent chez quelque baron politique dont ils recherchent la protection. La fonction publique devient un moyen de prêter allégeance aux suzerains et de renforcer par là le pouvoir des fonctionnaires. Les deux comparses en ressortent renforcés : « Le pouvoir suprême, c’est la démultiplication maximale » (Régis Debray).

Le pays des Cèdres abrite un clientélisme à outrance : les ressources humaines compétentes y sont marginalisées, tandis que certaines directions manquent de cerveaux pour les faire fonctionner. Le Liban est une masse d’énergies frustrées de ne pouvoir s’investir quelque part, alors même que ses administrations en ont un cruel besoin pour pouvoir être gérées convenablement. Mais les hautes instances ont placé leurs hommes, qui à leur tour placent leurs hommes – selon les lois immuables du confessionnalisme politique. Des bûcherons sont soudain parachutés directeurs généraux, et installés derrière des bureaux de marbre ; comme ils ne savent pas quoi faire dans un ministère, eux qui de leur vie n’ont fait que couper du bois, ils se mettent à donner des coups de hache, tranchant de toute la vigueur de leurs bras. Tous ces hommes incultes établis dans leurs postes par le seul jeu du clientélisme avilissent inconsidérément leurs subordonnés diplômés, manquent de dévouement à la chose publique, se livrent à des règlements de comptes et des intrigues de couloir, déclarent la guerre aux forces de changement, perçoivent des pots-de-vin et humilient cyniquement le citoyen – bref, leur seul mérite est d’avoir su ramper devant un de ces piètres maîtres pour être parachuté là, tandis que vous vous y êtes refusé.

            C’est qu’eux et la junte au pouvoir sont de même engeance. D’ailleurs, de la fonction publique à la politique il n’y a qu’un pas : la loi relative aux élections législatives permet aux fonctionnaires de se porter candidats, à condition de démissionner six mois avant le jeu électoral. Cela pousse les fonctionnaires tentés par la carrière politique, à procurer illégalement des faveurs à leurs futurs électeurs, emboîtant ainsi parfaitement le pas à leurs ministres, projetant comme eux d’exercer un mandat législatif qui sacrifie l’intérêt public aux lois du clientélisme. Dans le miroir on ne distingue plus l’original (les politiciens) de l’image reflétée (les fonctionnaires).  

Une dévoreuse d’argent : voilà ce qu’ils ont fait de notre administration

Aussi bien au sein de la coalition du 14 mars que de celle du 8 mars, les acteurs-clés de la vie publique sont les « rois des affaires ». Et en matière de corruption, fonctionnaires et politiciens déteignent les uns sur les autres, développant des habitudes communes : des ministres retors font des directeurs généraux, chefs de services ou de sections, des complices avides de détourner conjointement les fonds publics. (1) Ils ont tissé ensemble une toile administrative visqueuse semblable à celle de l’araignée, où le citoyen se retrouve fatalement pris au piège – et pour échapper au venin de l’animal, il faut qu’il montre la couleur de sa monnaie. Le rançonnement est, depuis la fin de la guerre, c’est-à-dire depuis un quart de siècle, au cœur des institutions libanaises, comme s’il était inhérent à leur essence. Un conseil à ceux qui n’ont pas d’argent : ne vous humiliez pas, économisez vos pleurs et vos supplications. Cela ne fonctionne pas. Le sexe, en revanche, si. Dans certains ministères on peut payer en nature.

Une femme de ménage, un chauffeur… et les services d’un parlementaire pour les formalités 

Elle fait plus mal que l’indifférence des hommes : l’indifférence de l’Etat. Confessionnalisme politique, corruption à volonté et désir de contenter la classe dirigeante, libèrent de leurs devoirs nos administrations publiques nonchalantes ; elles ne se sentent plus obligées de rendre service à la multitude. Un citoyen sans relations court le risque d’être privé des services les plus basiques auxquels il a droit ; il peut par exemple rester toute sa vie sans carte d’identité – le Liban n’a l’allure d’un arbre vert que sur son drapeau, il est pourri sous l’écorce. Nombreux sont les citoyens à éviter d’emblée d’effectuer leurs formalités dans ce cloaque géré par des agents publics arrogants : ils prennent un raccourci, se rendent directement chez quelque zaïm pour solliciter son intervention, surchargés de cadeaux. Les pauvres optent pour des bidons d’huile d’olive prélevés sur leur récolte, ou des dizaines de caisses de pommes ou de citrons ; les riches choisissent un tableau de maître, un stylo en or de grande marque, un parfum signé ou du chocolat soigneusement enveloppé, avec un plateau en argent massif. Les plus nantis se permettent volontiers de laisser papiers et documents à un député de leur circonscription, afin qu’il suive lui-même le processus des démarches administratives sans qu’ils aient à se déplacer. Une femme de ménage, un chauffeur… et les services d’un parlementaire pour les formalités : vous voyez bien qu’on peut en fin de compte s’accommoder de vivre dans une démocratie de pacotille – à condition bien sûr qu’on ait de l’argent.

La dégénérescence des administrations publiques se traduit en services de mauvaise qualité, tous secteurs confondus ; « services de mauvaise qualité » est un doux euphémisme, il désigne par exemple, en langage libanais, un malade qui se meurt devant un hôpital public qui refuse de l’accueillir. Oubliez ce que racontent les bilans ministériels : nul gouvernement d’après-guerre, cela va de soi, n’a placé parmi ses priorités l’amélioration des prestations du service public.   

Or, chose curieuse, cette classe politique où s’agglomèrent les auteurs de nos malheurs, loin de la désavouer, nous avons décidé de la pérenniser. Oui, tout à fait, nous avons, ces quelques dernières années, reconduit de notre plein gré, l’une après l’autre, les progénitures des familles féodales, toutes confessions confondues – familles féodales ou néo-féodales, puisque les forces portées au pouvoir grâce à des slogans contre le féodalisme traditionnel, finissent toujours par se conduire de la même manière. En désespoir de cause, et avec autant de conscience politique que des brebis qui choisiraient délibérément l’abattoir, nous voilà qui leur confions à nouveau notre sort et celui de notre Etat en lambeaux. Je ne blasphème pas contre ces dieux vivants – je me contente d’observer. Les castes dirigeantes passent le flambeau à leur descendance, si bien qu’une seule constante demeure : pour les trente prochaines années, au moins le temps d’une génération, si vous escomptez un quelconque service de l’Etat, préparez vos cadeaux.

  1. Bien entendu, tous les cas de figure existent, et il nous reste encore quelques fonctionnaires honnêtes qui essayent de résister à la racaille au pouvoir, quelques ministres droits et vertueux qui tentent d’endiguer la corruption de subordonnés sans vergogne. Mais ils ne sont pas légion…