Imaginez… le monde arabe sans musique, sans chants ni danses, sans conteurs ni poètes. Non ? Vous n’y parvenez pas ? C’est pourtant bien ce que certains préconisent, imposant déjà, de part et d’autre de l’Euphrate, la sécheresse d’un horizon sans art. Voilà un monde où Dieu n’aurait donné le Verbe à ses créatures, que pour légiférer et condamner, nullement pour qu’on l’entende ruisseler et s’assouplir dans la gorge du chanteur, ou fleurir aux lèvres des conteurs. Imaginez… la matière aurait été créée pour fourbir des armes, mais surtout pas pour le galbe du luth ou la finesse de la flûte, qui vous ravit d’un souffle. Et ainsi nous n’aurions pour tout loisir, que la contemplation rébarbative des choses strictement utiles, et les sons du quotidien qu’aucune musicalité n’oserait transcender.
Il est si frappant que les heures les plus fraternelles soient pleines de notes de musique, ces heures où les cœurs, soudain avides de communion et d’harmonie, sentent combien la peur, la colère et la haine les font battre de travers. Ceux que la beauté révulse entendent se saisir, comme un drapeau qu’on met en berne, de l’âme éployée d’un peuple qui ne saurait vivre sans musique, alors même que la subtile langue arabe ne s’est formée dans sa bouche que pour la splendeur du poème et du chant, pour d’infinis jeux de mots, pour la vocalise et la vive expression des émotions.
Voyez… ce que la guerre a déjà volé, ce qui s’est déjà tu : le son du rabab dans la steppe mésopotamienne, les réjouissances d’un mariage au hasard d’un village du nord syrien, le festival de Palmyre où se réunissaient chantres du désert et de toute l’Arabie, chanteuses à paillettes et danseurs bédouins… Imaginez… sur quoi ils s’abattraient encore : le conteur juché sur sa chaise comme sur un trône dans un café de Damas, le chant spontanément entonné par un groupe de jeunes filles battant des mains dans le théâtre antique de Jerash, en Jordanie, ou encore ces badauds qui soudain se sourient et se regroupent, un soir d’été sur la corniche d’Alexandrie, pour reprendre en chœur les mélodies d’Abdel Halim Hafez, ou celles de l’immortelle prêtresse Oum Kalthoum…
Et au Liban, foyer de diversité où toute musique, d’où qu’elle vienne, se répand avec un égal bonheur, combien de ces instants qui subjuguent et rassemblent sont-ils prêts à arracher ? Car le Libanais n’est-il pas précisément tout ce que le fanatisme abhorre, quelle que soit l’identité qu’il revendique, quoi qu’il fredonne et quelle que soit la musique qu’il aime ou qu’il pratique ? Assurément, ce pays-ci est bien trop coupable, avec une oreille méditerranéenne tendue vers l’Occident, dont sa jeunesse accueille les rythmes et les influences, principalement anglo-saxonnes, autrefois celles de la chanson française – mais aujourd’hui encore, en n’importe quel petit bourg du Liban, si vous vous installez pour chanter Jacques Brel à la guitare, il est bien possible que quelque auditeur se précipite, d’enthousiasme, pour vous baiser le front.
Puis il y a l’autre oreille, la plus prégnante en vérité, celle qui s’offre aux résonances de ses longues racines arabes, dont l’histoire facétieuse apporte la densité de ses trésors. Cette oreille-là est encore plus avide de musique et de chants. N’avez-vous jamais observé comment un auditoire, même jeune, et ce dans n’importe quel pays de la région, se métamorphose brusquement lorsque se déverse sur lui la voix ensorceleuse de quelque grand interprète de son patrimoine ? Le voilà qui se lève, s’exclame, vibre comme d’une caresse des profondeurs ; le bassin des hommes, souvent si raide, comme pris d’un mouvement irrépressible, bascule et s’assouplit ; l’air est battu d’une pulsation intense, chaque peau se hérisse et frissonne, et il semble que chacun écoute, extatique, le plus édifiant des oracles.
Tiennent-elles vraiment, ces oreilles-là, à encadrer un esprit épris de communautarisme ? Il s’agit pourtant d’un patrimoine unanime, auquel appartiennent aussi toutes les expressions vocales de l’adoration et de l’action de grâces, chants traditionnels maronites ou orthodoxes, sublimes témoignages sur la portée des siècles, ou merveilleux chants soufis, habités par la quête du divin. Les fanatiques, eux, ne font pas la différence ; tout ce qui appauvrit le sentiment religieux leur est bon, et la lumineuse voie des mystiques leur est odieuse.
Imaginez… le chanteur Ziryab, le « rossignol de Bagdad », arrêté sur sa route et égorgé avec un couteau de boucher alors qu’il se rendait à Cordoue, où il avait tant de choses à enseigner sur l’art musical, le maniement du luth, la maîtrise de la voix. Cela ne se peut pas, direz-vous, puisque Ziryab a vécu au 9ème siècle. Oui, vous avez raison, il a bel et bien relié les deux rives, et fait passer en Andalousie les secrets de son art, d’où ils se sont propagés, essaimant quelques traits précieux de l’âme arabe sous les doigts des musiciens et des compositeurs occidentaux.
Il est heureux que rien ne l’ait arrêté. Mais combien de rossignols sont réduits au silence sur les bords de l’Euphrate ? Alors chantez, là où vous le pouvez, chantez à tue-tête, car lorsqu’un rossignol chante c’est la forêt tout entière qui bruisse et s’anime. Chantez, rossignols, et volez plus haut et plus loin que la craintive colombe !