Nous autres qui fûmes plus que voyageurs, amants de Palmyre pour nous y être attardés plus que de raison, ce jour de mai nous a jetés dans la désolation : la cité tombait dans l’escarcelle de l’obscurantisme.

Comme si nous venions seulement de la quitter, les eaux ardentes de sa palmeraie ont jailli de l’ombre, emportant les sourires de nos amis, de nos hôtes. Les colonnes et les temples nous ont paru soudain plus fragiles que le cristal, et nos mains se sont tordues en prière ; nous en appelions à un Etat salvateur qui tiendrait bon pour que la beauté demeure, nous cherchions une armée que rien n’ébranlerait, une multitude de gardiens postés devant les bas-reliefs et les trésors des tombeaux-tours, veillant au seuil des échoppes pour que nous puissions encore jouir de l’offrande d’un thé.

Mais notre prière s’est brisée, émiettée ; allait-elle entrer en politique elle aussi, choisissait-elle son camp ? Quel dieu sommait-elle de fermer les yeux sur l’abondance du sang versé, pour le ravaler dans le rouge vif des fleurs de grenadier ?

D’autant que Palmyre portait en son sein un autre symbole, sa prison terrifiante. L’avons-nous aperçue, lorsque nous grimpions à la citadelle pour ce bain envoûtant dans les feux du couchant ? Non, nos yeux n’y ont pas achoppé, bien que tout l’horizon se donnait dans la steppe où le lointain est sans vallées secrètes. Mais voit-on les prisons où l’on n’est pas entré, ici ou ailleurs ? Et va-t-on remercier aujourd’hui ceux qui l’ont détruite, quand il n’est pas pire ennemi de la liberté ?

Pourtant, avouez, amoureux voyageurs, que le peuple martyr suscite en vous moins d’émoi que les colonnes romaines, que l’arc triomphal, le fond de scène du théâtre ou les portiques des temples !… Il est vrai que les dieux antiques nous paraissent soudain plus fréquentables ; ils n’étaient pas si contrariants, et loin de s’entredéchirer, ils s’accommodaient, dans les sanctuaires de Bêl ou de Baalshâmin, d’être honorés côte à côte, conjointement et sans autre façon, dieux gréco-romains et dieux autochtones, divinités perses et sémites. Mais qui s’est épris de ce pays, une fois pour toutes, ne peut désunir les hommes et les pierres. Ne sont-ils pas tissés d’une même étoffe, des siècles enchevêtrés ? Les Syriens le savent, les premiers à lutter pour préserver leur âme, bâtie de millénaires d’histoire, contre tous ceux qui voudraient leur faire perdre la mémoire. Gardiens de sites ou de musées, archéologues et étudiants, certains s’engagent au péril de leur vie, alors même que mille mains brutales et avides ont déjà injurié, pillé et mis à sac Apamée, Mari, Dura-Europos, Bosra ou les villages du massif calcaire…

Depuis que l’enfer est décrété et que chacun y va de sa puissance de feu, sans souci des décombres d’hommes et de pierres, nous rêvons de réentendre, debout dans la fraîcheur de l’aube, les Syriens nous conter leur histoire, elle dont ils ont tiré fierté à l’unisson… Mais les fleurs de grenadier écrasées sous les talons des combattants ont répandu le rouge sang de leurs calices. Combien de tombeaux-tours devraient surgir de terre, de Raqqa à Palmyre, de Homs à Deir-ez-Zor, pour ces victimes qu’on n’ose plus décompter ? Elles rejoignent les visages sculptés qui scellent les sépultures des anciens Palmyréniens, eux qui surent pour un bref temps de prospérité et de liberté, composer entre Rome et la Perse, entre la tunique grecque et le pantalon sassanide ; il ne leur reste qu’à reprendre en chœur, dans un cri ou un soupir, cette unique interjection qu’on déchiffre parfois sur les sarcophages et les stèles : « hélas ! »…

Anne van Kakerken est une écrivain française. Titulaire d’un doctorat de Lettres, elle a travaillé comme guide-conférencière en Syrie.