La métamorphose du désespoir en art est une règle classique de la créativité, et la catharsis qu’elle provoque vaut parfois autant pour l’acteur que pour le spectateur. Les réfugiées syriennes parquées dans les camps de Chatila et Burj Barajneh au Liban en savent quelque chose. Elles ont décidé de jouer, dans une Antigone syrienne initiée par le dramaturge Mohammed al Attar, leur propre tragédie. Il n’est pas jusqu’aux planches du théâtre Al Madina qui n’en aient vibré d’émotion.

L’Antigone syrienne n’a en effet rien à envier à la fille d’Œdipe en matière de tragédie. L’héroïne grecque de Sophocle a osé s’opposer au pouvoir du roi Créon en bravant son interdiction de donner une sépulture à son frère. Elle est condamnée à mort et se pend avec ses vêtements dans un ultime geste de liberté.

La liberté de l’Antigone syrienne ose se chercher ailleurs que dans la mort, et le texte hélas ! ne doit rien à l’imagination. Les réfugiées syriennes jouent leur propre histoire, leur fuite d’un Créon à deux têtes, pouvoir arbitraire de la dictature et, pire encore, de l’extrémisme religieux, racontant leur exil vers des terres peu accueillantes, et la mort des leurs dans l’indifférence la plus totale. Mais la tragédie si proche et si contemporaine semble hanter la mémoire… bien moins qu’un vers de Sophocle.