Le génie de la nation arabe serait-il d’engendrer des guerres suicidaires et perdues d’avance ?

Des guerres sans cause. Une guerre contre l’Iran, conduite par Saddam Hussein, soutenue, financée, alimentée en armements par le Golfe. Une guerre contre une révolution qui donnait pourtant du prestige à la cause palestinienne, lui offrant une ambassade et un ancrage diplomatique et politique. Guerre d’un parti qui pactise avec des rois, des sultans, des émirs, qui s’achève en une défaite fracassante dont personne ne paie le prix, hormis l’Irak, les États du Golfe étant protégés par leurs fortunes et par les armadas occidentales, notamment la flotte américaine.

Puis vient une guerre contre l’Irak. L’occupation américaine s’attelle à détruire l’Irak et à le recomposer pendant que l’Arabie Saoudite et les États du Golfe se félicitent de l’affaiblissement du frère despotique. Après la guerre, les États-Unis distribuent l’héritage irakien sur bases communautaires, confessionnelles et ethniques. Sans armée, sans administration, sans police. L’Irak sombre alors dans le chaos. Israël s’en réjouit. Les Arabes se murent dans le silence. L’Iran fort et en alerte, trouve la voie ouverte et se taille une part très honorable en prenant pied dans la moitié du pays. Les alliés des Américains en Irak prennent eux aussi leur part, tant par la reconnaissance du Kurdistan que par l’accès à un pouvoir auquel ils sont portés par la force des chars.

Autant de guerres gratuites et innombrables qui se soldent toutes inéluctablement par un échec. La dernière en date, déclenchée tout à la fois en Irak, en Syrie, en Libye, en Somalie et au Soudan, n’en finit pas de détruire le Yémen et ne compte elle non plus aucune victoire à son actif. Rien de neuf, donc. L’axe iranien se dresse toujours face à l’axe saoudien. Les Iraniens ont leurs alliés et les Saoudiens les leurs. Longtemps, la révolution iranienne se voulut porte-drapeau de la cause palestinienne. Mais lorsque les conflits se déclenchent et après la violation des « rêves du printemps arabe », la cause nationale palestinienne régresse sur le terrain au profit des notions de communauté et de confession religieuse. Les alliés de l’Iran sont donc les chiites de tous pays et ceux de l’Arabie Saoudite, les sunnites de tous bords. Nulle trace d’arabité, de nationalisme ou de Palestine dans l’arène désormais déserte, emplie seulement de cette extraordinaire effervescence confessionnelle qui embrase la région, de l’océan au Golfe.

Et se poursuit la guerre contre le Yémen. Guerre de destruction des forces du pays et de sape de son infrastructure, en soutien aux parties opposées aux Houthis et aux brigades d’Ali Abdallah Saleh. Guerre de résistance sur le terrain, d’invasions, d’infiltrations, sur fond de pauvreté, de misère et de tragédie humaine. Guerre qui pousse les forces du « 14 mars » au Liban, lesquelles avaient pourtant maintes fois sonné le glas de l’arabité, la qualifiant de cadavre en putréfaction, émanation nauséabonde du parti Baas et des dictatures militaires, à revenir sur leurs positions et à adhérer à nouveau au « nationalisme arabe officiel », version saoudienne. Bien que l’Arabie Saoudite ait plus d’un antécédent en matière de création d’alliances islamiques et dans un rôle d’appui anti-arabe, cet alignement avec une arabité vide, purement formelle et foncièrement a-civilisationnelle, entend faire face à la Shu’ubiyya (1) persane, iranienne, safavide (2) et chiite, tant officielle que populaire.

Guerres de perdants. Les  régimes arabes qui se dressent contre leurs peuples et contre la liberté et la justice n’ont jamais réellement été du côté de la Palestine. Les causes arabes exsangues se sont vidées de leurs peuples. Cette opération d’éviction est l’œuvre conjointe de monarchies et de régimes républicains. Le bannissement des nationalistes, fort nombreux pourtant, par la force brute, ouvre grand les portes aux appartenances religieuses et à l’instrumentalisation politique de ces appartenances.

L’Arabie Saoudite et les autres régimes similaires traitent généralement avec les gouvernements arabes à coups d’opérations financières ou de séduction, par appât d’influence ou de protection à leurs frontières, en vue d’empêcher l’infiltration d’idées ou de doctrines. Leur appui, apporté à des dirigeants ou à des courants déterminés, est toujours conditionnel et s’accompagne invariablement, tantôt de contraintes politiques tantôt de contraintes religieuses wahhabites. Le vide ainsi créé purifie le terrain pour un accueil favorable aux mouvements politiques ou sociaux à base confessionnelle.

L’injustice généralisée à laquelle sont exposés les peuples arabes à cause de leurs dirigeants et de leurs régimes, ne trouve plus de porte-parole depuis le démantèlement des partis, des syndicats et des médias, et le musellement définitif de la liberté. Aussi lorsqu’advint la révolution iranienne, brandissant bannière pour que triomphe la justice conformément à la loi divine, trouva-t-elle un terrain favorable, notamment en milieux chiites… Et bien que les victimes de l’injustice dans les pays arabes ne soient pas particulièrement chiites, appartenant plutôt à de vastes franges populaires qui n’ont guère l’occasion de s’exprimer ou se voient refuser tout droit à la parole, la libre expression confessionnelle fut désormais possible avec le soutien de l’Iran. La révolution iranienne se conjugue ainsi avec un appui et une expansion chiites, auxquels se joignent des factions palestiniennes qui trouvent en l’Iran un soutien indéfectible. Il est donc parfaitement naturel, dans un tel enchaînement de circonstances, que les chiites s’opposent aux sunnites menés par l’Arabie Saoudite.

Guerre contre la Syrie enfin. Cette guerre qui ne trouve pas d’achèvement est confessionnelle, voire interconfessionnelle, et elle se poursuit à coups d’accusations réciproques de « mécréance » (takfir). La guerre irakienne, toujours en cours également, est truffée d’incidences confessionnelles, ethniques et tribales. Dans les deux cas, l’Iran compte dans son camp les communautés chiites et alaouites. La nouvelle guerre au Yémen est sans doute la manifestation ultime de cet affrontement entre Ahl al Sunna et Ahl al Bayt en ce XXIème siècle. De telles guerres ne produisent que ruines et destruction. L’unique cause qui vaudrait la peine d’être défendue n’y est plus première, et c’est là le désastre.

Il était une fois, dans un siècle arabe, des sunnites et des chiites se faisant la guerre à Bagdad et Al Hillah pendant quatre-vingt-dix-neuf ans. Il n’y eut aucun vainqueur.

  1. Mouvement de résistance à la domination des Arabes dans le monde musulman, né à la période abbasside et développé particulièrement en Iran.
  2. Du nom de la dynastie safavide, première dynastie iranienne musulmane qui établit au 16e siècle un pouvoir indépendant des Arabes.