Mon ami Frank a été tué à Kaboul, il y a peu. Il était la énième victime d’un énième attentat-suicide. Frank avait grandi dans ce qui était alors l’Allemagne de l’Est. Titulaire d’un doctorat, il avait été maire de Bliesdorf, petite localité dans les environs de Berlin.

L’an dernier, à l’occasion de l’anniversaire de la chute du mur de Berlin, il m’avait envoyé, ainsi qu’à d’autres amis, un courriel racontant comment, à l’âge de trente ans, il avait été témoin de ce qui fut un événement exaltant et crucial pour tous ceux dont le caractère avait été forgé par la remise en cause d’un système politique répressif, puis par leur résistance individuelle à ce système.

Frank et moi avions travaillé à un projet financé par l’une de ces nombreuses agences américaines dites de « donateurs » qui prennent en charge la « construction de la nation » en cours en Afghanistan. Nous nous trouvions dans le pays, parmi d’autres, afin de veiller à ce que les communautés proches des gisements miniers - sources de l’immense et encore inexploitée richesse de l’Afghanistan - aient une chance de faire entendre leur voix ; nous voulions être certains que leurs requêtes soient incluses comme conditions dans les accords signés par le gouvernement avec les compagnies minières. Nous devions dans le même temps aider le ministère compétent à se poser comme « courtier honnête », dans une parfaite conformité avec la loi afghane. Nous n’étions pas là pour imposer la volonté d’une puissance étrangère ou une politique déterminée. Nous étions juste les agents du « comment ».

Contrairement aux idées reçues, les entrepreneurs et les Afghans qui travaillent sur de tels projets ne sont pas tous corrompus. L’argent n’est pas entièrement dilapidé et les projets ne sont pas tous sans valeur. Bien entendu, l’expression « bonnes nouvelles » reste un oxymore. Car les seules nouvelles qui importent sont, par définition, « mauvaises ».

Je l’ai compris lorsque l’envoyé spécial d’une éminente agence d’information américaine m’a déclaré il y a quelque temps, à l’occasion d’un déjeuner à l’hôtel Serena de Kaboul : « Mes éditeurs ne s’intéressent qu’aux histoires de bombes ». Ce jour-là, il négligea, sous le seul prétexte qu’il la jugeait ennuyeuse, ma proposition d’écrire une histoire sur le processus d’élaboration et de gestion du budget national par la quasi totalité du peuple afghan. A ce propos, deux attitudes optionnelles : la première invite à penser le budget comme un moyen de jauger les progrès sociaux et économiques (à mesurer au nombre de vaccins pour enfants, à l’accès des femmes au Conseil juridique, ou à la distribution de livres scolaires…) avec des chiffres dont on peut, au cas où ils suscitent des réserves, vérifier la traçabilité. Mais cela nécessite, bien entendu, de quitter le confort de son fauteuil… La seconde attitude consiste simplement à attendre la prochaine bombe, et là… vous tenez votre histoire !

Ainsi va la vie à Kaboul. Si, comme Frank, vous faites partie de ceux qui s’emploient à créer de l’espérance et ne se contentent pas d’en parler, vous resterez dans l’anonymat jusqu’à ce que vous deveniez la cible d’une attaque, le motif justifiant l’explosion d’une voiture, puis une mémoire à honorer pour vos proches, comme c’est le cas pour la famille de Frank, de retour chez lui dans un lieu que je tairai. Alors peut-être, peut-être, quelqu’un écrira votre histoire de sorte que, si vous êtes désormais à jamais dans le souvenir de certains, il se peut que vous soyez aussi, au moins pour une journée, remarqué par ceux qui, en route pour leur travail, survolent leur journal numérique : votre moment de gloire posthume !

Un jour peut-être aussi, le gouvernement afghan finira-t-il par conclure un accord équitable qui garantira les droits de son peuple et protègera l’environnement, comme le stipule le projet de loi afghane sur l’exploitation des mines. L’Afghanistan commencerait alors à utiliser ses propres richesses pour tracer son destin. Frank ne sera pas le dernier à payer de sa vie son engagement pour cette noble cause. Mais qui sera le prochain ? Serait-ce mon amie, cette jeune femme de Melbourne férue de courses de moto ? Serait-ce mon vieil ami de Nottingham qui me racontait sa quête d’un antique manteau de cheminée adapté à son foyer ? Ou peut-être moi ? Je devrais être reconnaissant à l’impasse budgétaire qui m’a retenu loin de Kaboul pendant ces derniers mois. Quelle sera la longueur de la liste, et qui y figurera ?

Frank a vu tomber le mur de Berlin et, en tant qu’Allemand, il prêtait à l’événement une signification qui dépassait largement la politique de la Guerre froide : autant le mur était matériel, autant il était, à ses yeux, mental. Et nul n’ignore que les murs érigés dans les têtes sont bien plus résistants que les murs de pierre. Y faire une brèche requiert un effort logique conjugué à une grande fatigue, à une lassitude qui devient telle qu’elle confine à l’indifférence.

Il est triste de constater que la « guerre au terrorisme » - un choix de mots bien malheureux pour désigner une bien mauvaise idée, compte tenu des représailles qu’elle implique - a toujours été et demeure un combat moral qui transcende le formatage mental des donateurs et l’impact des indicateurs utilisés pour mesurer le « succès » de nos actions. Ironie du sort : Frank a perdu la vie en assistant justement à une représentation théâtrale qui condamnait les attentats-suicides.

Certes, nous avons indiscutablement besoin de projets techniques pour traiter les problèmes de terrain, comme les accords de développement communautaire pour la protection des droits, ou le budget national pour une meilleure gestion financière. Mais qui traite le véritable problème, celui de la haine irrationnelle qui a pris la vie de Frank, « coupable » d’aider un gouvernement à se mettre sur pied ? Ouvrons une brèche dans ce mur-là, et alors il deviendra possible de prétendre à un réel progrès.

Travailler en faveur de l’espoir contre le désespoir. Je sais ce qu’en aurait dit Frank, lui dont le message sur Skype se laisse désormais lire comme une épitaphe : carpe diem.

William Cleary, journaliste et consultant américain, a travaillé sur quarante-deux projets dans vingt-six pays. Il a vécu à Kaboul pendant plus de quatre ans.