Jadis le monde était meilleur. Le vingt-et-unième siècle est mauvais au plus haut point. Les chiffres en témoignent.
En 1980, le nombre de réfugiés enregistrés par les organisations internationales relevant des Nations-Unies était estimé à neuf millions seulement. Un chiffre élevé et dramatique trahissant la violence qui habitait déjà les cinq continents.
Mais en 2000, avec l’avènement du nouveau siècle, le nombre de réfugiés est passé à trente-quatre millions. Il semblait que l’exil était à la hausse. L’humanité a jeté ses peuples hors de leur pays d’origine. Les patries n’ont plus suffisamment d’espace pour les innocents. Ceux-ci portent leur corps et fuient l’enfer sanglant pour le froid glacial du refuge sec. Car le racisme contre les étrangers augmente en proportion.
En 2015, les chiffres se sont emballés. Plus rien n’enraye le décompte humain. La croissance spectaculaire du nombre de réfugiés est devenue incontrôlable, comme si le monde était atteint de violence folle. Aujourd’hui les réfugiés se comptent à plus de soixante-quatre millions de personnes. Les guerres arabes en Libye, au Yémen, en Syrie et en Irak alimentent le flux hémorragique, y contribuant par millions de réfugiés, empêchant que le compteur s’arrête jamais.
Nous vivons un siècle noir. Oui, ce monde est laid, en dépit des progrès de la modernité, en dépit de la Charte internationale des droits de l’homme, en dépit du triomphe de la mondialisation et du néo-libéralisme écrasant, en dépit du progrès scientifique et technique, en dépit de la circulation d’une information bon marché et de son flot incessant, en dépit des moyens croissants de communication et de télécommunication, en dépit de la présence des tribunaux internationaux et du poids des instances planétaires…
Un monde très laid en effet. Et cette laideur est en partie causée par l’assassinat du printemps arabe et le triomphe des multiples incarnations de la barbarie despotique : djihadistes, tribus, clans, religions, sectes, royaumes, sultanats... Les Arabes ne sont certes pas la source de tous les maux, mais la part qu’ils y prennent est très élevée. Bien qu’en toute chose ils soient reliés au reste du monde.
Nos pays arabes ne sont pas des Etats, ils ne sont que des espaces créés pour raisons politiques et où la citoyenneté est foulée au pied. Dans les sultanats, les royaumes ou les Etats princiers, les richesses sont monopolisées par le pouvoir et sa cour, tandis que les populations doivent se contenter des miettes. Nos pays ont été abandonnés au despotisme, à la prolifération de régimes féodaux et au règne de la corruption, au clientélisme et à l’écrasement de la dignité humaine, à l’humiliation. La majorité de nos populations se retrouvent à l’état de vagabond à l’intérieur même de nos frontières, où elles semblent en résidence forcée. Certains ont vu leur salut dans la fuite et l’exil, lesquels, malgré leur férocité, restent plus supportables que l’emprise de la pauvreté, ou la botte du dirigeant.
Rien ne dit que dans ce monde encombré de multitudes indésirables, le nombre de réfugiés ira en décroissant. Pas de paix à l’horizon du Machreck, pas le moindre espoir de justice sociale, de suffisance alimentaire ou de dignité humaine dans des pays croulant sous les dettes et liés par les règles du commerce international et du Fonds Monétaire International, lesquels assènent pour seul mot d’ordre la mise en oeuvre de restructurations injustes. Il n’y a pas de doute : la foule des réfugiés gonflera encore après les guerres de Mossoul en Irak et d’Alep en Syrie, dépeuplant d’innombrables villes et villages dans ce Machrek où le soleil de la justice est en train de se coucher, trop accablé pour se lever encore.
Nos pays exportent des migrants et des personnes déplacées. Les Etats « hôtes » regimbent face au nombre croissant de ces nouveaux venus. Les institutions de ces pays évitent de regarder la tragédie sous un angle émotionnel, pensant ainsi l’atténuer. Car le sentiment humanitaire constitue désormais une menace pour tout Etat où migrants et réfugiés cherchent un abri. Le sentiment humanitaire est anesthésié par la peur d’être envahi, en toujours plus grand nombre, par ceux qui fuient la misère. Le réfugié est décrit comme une menace démographique (tel est le cas au Liban), comme un projet terroriste (tel est le cas en Occident), ou comme un concurrent face à l’emploi (il en va ainsi dans de nombreux pays). Le réfugié est devenu celui qui menace notre vie confortable et notre bonne fortune. Pire encore, les réfugiés ne sont plus regardés comme des personnes, mais comme des chiffres qu’on agglomère.
L’ordre mondial y tient une grande part de responsabilité. La mondialisation triomphante, ou plutôt l’injustice triomphante, a appauvri les classes moyennes et ôté aux plus modestes leur énergie. Les marchés ouverts ont détruit l’artisanat, l’industrie et l’agriculture des pays pauvres. L’économie rentière a thésaurisé sur l’immobilier, causant la hausse vertigineuse des prix du secteur, et permettant en fin de compte le ravage de la terre par la pierre et le béton, autorisant par la même occasion l’expulsion de ses habitants. Les pauvres s’appauvrissent davantage, et les riches accumulent des gains réalisés à l’échelle planétaire. Cette économie justifie l’immense pillage des pays et des populations. L’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine ne cessent de nourrir l’immigration de ceux à qui la misère adhère, ceux qui appartiennent à cette classe des « chercheurs de pain ».
Les États-Unis envisagent de bâtir un mur qui les séparera du Mexique, afin de stopper le flux des miséreux vers un faux paradis. L’Union européenne a mis en place des institutions pour protéger ses frontières. La notion même des droits de l’homme est instrumentalisée en arme de chantage politique, contre des Etats et des régimes dont les politiques ne satisfont pas l’Occident. Telle est l’humanité de l’Occident, telle est la réalité despotique de l’Orient – alors dans un tel monde ne nous étonnons pas de voir exploser le nombre de réfugiés.