Tant qu’il y aura de la créativité il y aura des livres et des lecteurs dans le monde arabe
On a trop tôt fait le deuil du livre dans les pays arabes, or celui-ci, je persiste et signe, ne va pas disparaître. Les gens sont encore attachés au livre papier. Et le livre numérique, particulièrement prisé des étudiants, a gagné du terrain, avec la création de sites web qui vendent des e-books tels que Neel wal furat, ou Al furat, avec lesquels coopèrent les éditeurs, même s’il reste encore du chemin à faire (1). Livre papier ou numérique, tant qu’il y aura de la créativité il y aura des livres et des lecteurs, ce qui me conforte dans mon optimisme concernant l’avenir du livre arabe. Et quand on dit que les librairies ferment, cela ne signifie pas forcément que le livre ne se vend plus. La réalité est plus complexe. En fait, les grandes librairies mangent les petites, par exemple la librairie saoudienne Jarrir a quarante succursales en Arabie saoudite, trois au Koweït, deux au Qatar et une aux Emirats. Au Liban, la Librairie Al Bourj a fermé au centre-ville, et tout le monde a crié à la mort de la lecture. Mais, déjà avant sa fermeture, la librairie Antoine avait ouvert un nouveau point de vente en plein Beyrouth. Les grandes librairies se développent, elles usent des centres commerciaux et peuvent se permettre de proposer des prix compétitifs. Les petites librairies ne parviennent pas à rivaliser avec elles, d’autant que le prix du livre varie d’un pays à l’autre, et à l’intérieur d’un même pays (2) !

Il est temps de casser les stéréotypes sur le livre arabe pour avoir une idée claire de l’avenir du marché
1. Premier stéréotype : « Le Caire écrit, Beyrouth imprime et

Bagdad lit »
Tout le monde connaît ce fameux adage, or il est important de souligner qu’avec l’évolution de l’industrie du livre, ce slogan est périmé, car maintenant tous les pays arabes écrivent, impriment et lisent !
2. Deuxième stéréotype : le livre périclite donc les éditeurs disparaissent
Il est vrai qu’à cause du développement technologique, l’industrie du livre est ébranlée. Mais le nombre d’éditeurs augmente, et non le contraire ! Quand une maison d’édition s’ouvre dans un pays arabe, elle embauche un certain nombre d’employés, puis environ une décennie plus tard, quelques-uns de ces employés, ayant acquis de l’expérience, ouvrent leur propre maison d’édition. Auparavant les foires et salons du livre organisaient les visites des éditeurs, maintenant ce n’est plus possible, tant leur nombre a augmenté.
3. Troisième stéréotype : le nombre de titres diminue
Il faut savoir lire les statistiques et ne pas s’arrêter à des conclusions hâtives. Puisque les maisons d’édition se sont multipliées, le nombre de titres disponibles sur le marché arabe a augmenté, et non l’inverse. Par suite, chaque nouveau titre étant reproduit en moyenne à mille exemplaires, il y a donc une plus grande quantité de livres publiés. La seule chose qui diminue, c’est le pourcentage de lecteurs dans la population arabe. Celle-ci a en effet augmenté, mais la part de lecteurs ne suit pas la croissance démographique. Quant aux thèmes, nous sommes par excellence dans l’époque du roman…
4. Quatrième stéréotype : l’inefficacité du Family Business
Contrairement aux idées reçues qui jugent le Family Business inefficace face au management moderne, les familles qui forment leurs enfants aux métiers du livre ont démontré la valeur de ce modèle dans les pays arabes, et ont contribué à la pérennité de l’édition. Cette transmission de père en fils donne quinze ans d’avance à l’héritier pour profiter du succès de l’entreprise. Force est de reconnaître que les maisons d’édition les plus anciennes qui perdurent aujourd’hui, ont été gérées de cette façon.

Traduction, francophonie et mondialisation de la culture : des signes positifs sur un marché du livre en mutation
Plusieurs facteurs soutiennent le marché du livre arabe :

  • La traduction, qui renforce l’industrie du livre. Elle rappelle que l’édition ne se réduit pas aux livres nouvellement écrits. On traduit vers l’arabe des livres issus du persan, du turc, de l’anglais, de l’allemand, de l’espagnol, du français, etc. – et vice-versa… Le livre religieux, par exemple, qui se porte très bien sur le marché régional, ne se vend pas qu’en langue arabe. De nombreux ouvrages sont traduits vers le français, pour les nouvelles générations qui lisent en langue française le Coran, le fiqh (jurisprudence islamique) et les hadiths… De plus, les pays européens comme la France, l’Allemagne ou l’Espagne, soutiennent la traduction de leurs langues vers l’arabe, notamment à travers leurs centres culturels. 
  • La multiplication des prix littéraires. Oui, certains prix ont plus d’intérêt que d’autres, et nous comprenons les critiques sur les critères d’attribution, mais d’une manière générale, les prix littéraires éveillent la curiosité des lecteurs et poussent à l’achat. En tant qu’éditeurs arabes, nous suivons avec beaucoup d’intérêt l’octroi de prix littéraires francophones, nous essayons d’en obtenir les droits pour leur incidence positive évidente sur les ventes. De plus, les prix littéraires ont amélioré le niveau des traductions, les éditeurs déployant plus d’efforts pour peaufiner leur qualité, dans l’objectif de décrocher un prix, lequel peut rapporter 200 000 dollars ou même plus… Cela développe l’industrie du livre de manière qualitative. Mentionnons entre autres le prix de traduction du cheikh Zayed à Abou Dhabi, ou celui du roi Faysal en Arabie saoudite. 
  • Les grandes bibliothèques à travers le monde, qui sont en train d’agrandir leurs sections arabes et commandent leurs livres aux éditeurs de la région. La bibliothèque du Congrès américain en fournit un parfait exemple.
  • Des développements nouveaux dans l’industrie du livre, qui rejaillissent positivement sur le marché. La coopération entre la librairie Antoine au Liban et la maison d’édition Hachette offre un bel exemple de mondialisation de la culture.
    L’édition arabe profite de cette expansion, comme le montre l’exemple du Salon du livre francophone de Beyrouth, qui alloue depuis deux ans un espace aux éditeurs arabes, où ils exposent leurs livres français traduits en arabe. Autre exemple, et c’est une première, au Salon du livre de Paris, l’année dernière, l’Arabie saoudite était présente pour promouvoir une vingtaine de livres français traduits en arabe.
    Même si la langue française recule face à l’anglais, la francophonie en tant que vaste courant culturel se porte bien. Ce supplément en langue française, Le Safir francophone, fondé par une Libanaise et distribué depuis deux ans et demi avec l’un des meilleurs journaux du pays, prouve que les initiatives francophones sont en ébullition constante. Ce qui profite à la culture en général profite à l’édition, parce qu’un peuple qui enrichit et développe sa presse et sa culture est un peuple qui lit des livres.

J’invite les éditeurs francophones à se joindre à l’Association des éditeurs arabes
Bien entendu, les Etats arabes doivent avoir une politique de soutien à l’égard du livre, à l’instar de l’événement grandiose de Beyrouth Capitale mondiale du Livre au Liban. A cette occasion, des foires et des salons du livre ont été soutenus financièrement, des livres quantitativement achetés et redistribués dans le cadre de divers projets culturels ; des chefs de maisons d’édition ont été formés par les plus grands spécialistes en la matière, et de nombreux catalogues ont promu les publications des maisons d’édition. Les Etats arabes doivent également œuvrer à unifier le prix du livre.
Mais les professionnels peuvent entre-temps activer leurs réseaux. Je profite de cet article, en conclusion, pour présenter en quelques lignes l’Association des éditeurs arabes, qui comprend aujourd’hui environ six cents éditeurs (dont les plus grands et les plus actifs) possédant une maison d’édition dans un pays arabe ou ailleurs (3). Si je ne croyais pas en l’efficacité de cet organisme je ne me serais pas présenté une seconde fois au poste de secrétaire général. Première preuve du dynamisme de l’association, le conseil d’administration est censé se réunir deux fois par an d’après le règlement, or nous nous réunissons jusqu’à quatre fois par an (4). J’invite donc les éditeurs francophones à se joindre plus nombreux à l’Association des éditeurs arabes ; ils peuvent en tirer des avantages professionnels non négligeables (5), l’édition mondialisée d’aujourd’hui dépendant en grande partie des relations de travail. Les éditeurs arabes francophones font partie intégrante de l’édition arabe ; d’ailleurs, les écrivains arabes francophones ont la priorité chez les éditeurs arabes parce qu’ils sont connus à la fois en Orient et en Occident.
Et quand je parle du renforcement de la coopération entre éditeurs arabes, ce n’est pas uniquement dans un but commercial. Je crois profondément qu’avec la montée du terrorisme, le plus grand défi qui se pose aux éditeurs arabes, qu’ils publient en arabe, en français, ou dans toute autre langue, est de montrer le vrai visage d’une culture et d’une civilisation si fortement secouées par les attentats choquants. C’est sans aucun doute, en termes de priorité, leur première mission.

(1) Pour développer l’e-book, il faudrait notamment résoudre les difficultés que rencontrent certains lecteurs des pays du Maghreb pour se procurer les cartes de crédit avec lesquelles acheter le livre numérique, ou pour traiter avec les devises étrangères.    
(2) En France, en comparaison, la loi sur le prix unique du livre (loi « Lang ») entrée en vigueur en janvier 1982, a instauré depuis belle lurette le système du prix unique du livre : toute personne qui publie ou importe un livre est tenue d’en fixer le prix de vente.
(3) Traditionnellement, la présidence de l’association est depuis vingt-deux ans assurée par un éditeur égyptien, tandis que le secrétariat général est assuré par un éditeur libanais, pour le rôle pionnier de ces deux pays. L’Egypte est le pays arabe qui publie le plus de livres. Le président siège au Syndicat des éditeurs égyptiens au Caire, tandis que le secrétaire général a son bureau au Syndicat des éditeurs libanais à Beyrouth.
(4) Nous gérons les problématiques de la profession, nous œuvrons à aplanir les différends entre écrivains et éditeurs, ou entre les éditeurs eux-mêmes, nous contribuons à l’organisation des salons et foires du livre, nous travaillons à protéger la propriété intellectuelle, nous facilitons la formation des éditeurs…
(5) L’Association regroupe de nombreux éditeurs francophones du Maghreb, et dans une moindre mesure leurs confrères du Machreq.

Bachar Chebaro est depuis 2016 secrétaire général de l’Association des éditeurs arabes, poste qu’il avait déjà occupé de 2006 à 2009.