Les lecteurs de L’Hebdo Magazine ont été choqués de la nouvelle, annoncée sur un papier couleur crème signé « La rédaction » et glissé dans la revue hebdomadaire :
« La revue Magazine, qui vous accompagne fidèlement depuis soixante ans, change de format, de contenu et de périodicité. A partir du vendredi 7 octobre, et tous les premiers vendredis du mois, le Groupe Magazine vous donne rendez-vous avec Le Mensuel Magazine, une édition augmentée et améliorée de votre hebdomadaire. A l’instar de L’Hebdo Magazine, Le Mensuel Magazine sera une référence dans la perfection éditoriale et la qualité d’impression. Le traitement de l’actualité se fera sans complaisance, dans une indépendance totale, loin de la polarisation malsaine qui paralyse le pays depuis des années. Magazine Le Mensuel portera un regard critique sur les évènements, avec pour unique contrainte la volonté renouvelée d’être à l’écoute de son public. (…) Le site Magazine.com.lb sera modernisé et la présence de la publication sur les réseaux sociaux sera renforcée. Cette évolution est dictée par les changements des habitudes éditoriales du public, observées ces dernières années. (…) »
Après soixante ans, donc, Charles Abou Adal arrête L’Hebdo Magazine, la seule revue francophone hebdomadaire au Liban. La fortune personnelle du riche homme d’affaires n’a pas suffi pour juguler la crise, qui affecte tout le secteur de la presse écrite : le mythe de l’inébranlable Magazine solidement établi sur l’empire des Abou Adal, et jouissant de recettes publicitaires abondantes, s’effondre ; ce Titanic que l’on croyait immuablement ancré dans le paysage, s’écroule. « Pas du tout ! » rouspète Paul Khalifeh, le très combatif et excellent rédacteur en chef de Magazine, qui a imprimé sa marque sur la revue, « nous allons faire mieux, nous désengager des pesanteurs de l’actualité, pour offrir une information épurée, pensée et réfléchie… » Avec l’ardeur du capitaine qui n’abandonne jamais le navire, Paul Khalifeh, qui a donc répondu à nos questions, veut nous convaincre que la nouvelle formule est meilleure ; il œuvre à dissiper notre tristesse en attisant notre curiosité sur le nouveau produit : « Nous allons nous développer, ce sera magnifique ! » nous assure-t-il, « nous avons besoin de devenir un mensuel pour pouvoir embrasser l’étendue d’une pléthore de thèmes et nous consacrer davantage, à côté de la politique, à la culture, à la finance, à la fiscalité, au commercial, à l’industrie, à l’entrepreneuriat et au management. Nous allons offrir à nos lecteurs ce que l’hyper information instantanée est incapable de fournir : le recul nécessaire dans le traitement de l’information pour conduire des analyses de fond ! N’est-ce pas ce que vous faites, au Safir francophone, prendre le recul mensuel nécessaire ? » La réponse nous désarme. Voilà le rédacteur en chef qui nous dresse ses plans d’avenir pour un public qu’il souhaite reconquérir autrement, comme s’il n’y avait pas de crise ! L’espoir, c’est ce qui aide les gens à survivre, n’est-ce pas, et quand cet espoir devient communicatif, ne peut-il pas prétendre aider les peuples à subsister ?
Dans un paysage particulièrement morose au Liban, où les journalistes des quotidiens An-Nahar et Al-Moustaqbal ne perçoivent – honteusement – plus de salaire depuis un an, L’Hebdo Magazine vient donc d’être fauché à son tour. En réduisant le nombre de parutions, le volume éditorial diminue, les coûts d’impression sont amputés ; Magazine espère ainsi survivre en mensuel, avec des pertes raisonnables. Mouna Béchara, conseillère à la rédaction depuis des décennies, tire sa révérence et annonce, après avoir salué grandement le combat du président-directeur général Charles Abou Adal, qu’elle ne fera pas partie de la nouvelle aventure. Le groupe Magazine comprenait, outre L’Hebdo Magazine qui se transforme donc en mensuel, Al Mar’a Magazine, aujourd’hui disparu, et Al Ousbou’Al Arabi, réduit à une simple publication en ligne, tandis que résistent encore le mensuel francophone Femme Magazine et le trimestriel, également francophone, Déco Magazine. Magazine Le Mensuel ne risque-t-il pas, dans deux ans, d’abandonner la version papier pour se contenter d’une version numérique ? Le capitaine Paul rejette cette éventualité. Pourvu que le général Charles Abou Adal tienne bon. Pour les derniers lecteurs qui s’y accrochent fidèlement.