On parle beaucoup des problèmes de la presse écrite mais on en impute la responsabilité, de manière réductrice, à une ou deux causes. Quelles sont donc les vraies raisons derrière la crise – et la déchéance – de la presse écrite au Liban ? Une lecture approfondie du paysage médiatique nous amènerait à les définir de la sorte :

Une baisse du taux de lecture en général :
Portées sur les nouvelles technologies, les nouvelles générations arabes lisent de moins en moins, qu’il s’agisse de livres ou de journaux.

Internet :

L’hyper information diffusée sur Internet a porté un coup très dur à la presse écrite partout sur la planète, et les problèmes que rencontre la presse libanaise sont aussi, rappelons-le, à l’image des problèmes globaux. Au Liban des milliers de sites web ont foisonné, ouverts par des partis politiques, des institutions publiques, des municipalités, des organisations non gouvernementales, etc. Certains sites web comme www.tayyar.org, basés sur l’information continue et instantanée, attirent plus d’internautes que les journaux en ligne, en dépit de l’expérience de la presse traditionnelle. Le journal n’est plus indispensable pour véhiculer l’information.

Une offre qui ne correspond plus à la demande :
Les journaux libanais n’ont pas su mettre en place une stratégie collective face à Internet. Ils offrent tous aujourd’hui gratuitement une matière interactive claire et riche en couleurs, consultable de chez soi, et ce dès les premières heures du jour ; on comprend qu’ils aient ensuite du mal à vendre la même matière sur papier payant.

Le règne de Facebook dans le domaine de l’autopromotion :
Le développement des réseaux sociaux comme Facebook, permet à chacun de faire sa propre promotion sans avoir besoin de passer par les journaux. On publie ses écrits, son opinion, ou on invite ses amis à des cérémonies publiques grâce à Facebook, et toutes ces informations sont diffusées sans recourir à la presse.

Absence de législation sur le droit d’auteur dans la presse électronique :
Des dizaines de sites Internet (Lebanon Files, Lebanon Debate, Lebanon 24, IM Lebanon, Al Kalima online…) proposent aux Libanais des articles de journaux et les leur envoient directement sur leur boîte mail, sans que l’on sache comment ils s’en sont approprié les adresses. Aucune loi ne l’interdit, et pourtant les auteurs de ces articles ont été payés par les journaux et non par les sites en question. Des sites qui récoltent par ailleurs, contre toute morale, les recettes publicitaires des annonces en ligne.

- Une incapacité à créer un site web compétitif :
Le fait de considérer que l’édition papier est prioritaire sur le site web prive ce dernier de recettes publicitaires en ligne. Bien que les annonceurs s’intéressent moins aux journaux dématérialisés, ceux-ci pourraient constituer une source de financement à ne pas négliger.

Des milliers de chaînes de télévision arabes :
Le lecteur arabe est devenu spectateur, et pour des prix modiques il accède à de nombreuses chaînes depuis son fauteuil, dont certaines sont dédiées exclusivement à l’information, comme Al-Jazeera.

La disparition des recettes publicitaires :
Les publicités ont pratiquement disparu des journaux, ce qui précipite ces derniers dans l’abîme. Et ce pour deux raisons : la crise économique au Liban (elle-même entraînée par la crise politique), et le fait que les recettes publicitaires vont en écrasante majorité aux chaînes de télévision, de loin plus attrayantes pour l’annonceur.

Les divisions politiques régionales :
Le conflit sunno-chiite pousse les chiites à censurer les journaux des sunnites et vice-versa.

Les divisions politiques locales :
Le Liban a sombré dans des divisions politiques qui tendent aujourd’hui à réduire le lectorat d’un journal à une confession. Par exemple, les sunnites lisent surtout Al-Liwaa, ou Al-Mustaqbal distribué gratuitement dans plusieurs cercles sunnites, parfois Al-Joumhouriya ou An-Nahar pour son animosité envers le Hezbollah ; quant aux chiites, ils se replient surtout sur As-Safir et Al-Akhbar

Le désengagement de l’Etat :
Nombre de pays modernes ont mis en place de véritables plans de sauvegarde pour la presse. Pendant ce temps au Liban, l’Etat est tenu par une clique si corrompue qu’elle est ravie de voir la presse disparaître. C’est un témoin de leurs forfaits qui disparaît.

Le marasme de la vie politique au Liban :
Vide présidentiel, prorogation du mandat du Parlement contre la volonté populaire, gouvernement qui se déclare lui-même incapable et ne se réunit plus qu’occasionnellement, et sûrement pas pour plancher sur l’intérêt public : dans ces circonstances, que voulez-vous que raconte la presse nationale ? La vie politique au Liban est proprement sabotée et le lecteur se lasse de lire et relire depuis des années les mêmes récits d’une situation si pitoyable – et ainsi les nouvelles nationales s’éclipsent derrière les événements régionaux. La meilleure illustration de ce que nous rapportons date de mai dernier : lors des élections municipales, la vente de journaux a explosé, parce qu’il y avait de la matière à rapporter, la présentation des candidats et les détails des batailles municipales qui se tenaient dans chaque région du pays.

Le bouleversement du paysage régional :

Les oppositions arabes n’ont plus besoin de la presse libanaiseLes oppositions arabes n’ont plus besoin de la presse libanaise

Le Liban était le symbole de la liberté d’expression, un lieu de refuge pour les oppositions arabes. Or la plupart des pays de la région ont maintenant leurs propres journaux, ils tolèrent de plus en plus l’opposition et ses organes de presse ; et le printemps arabe a achevé de détrôner Beyrouth comme centre de la presse arabe.

Les financements provenant des régimes arabes se sont asséchés
Oui, les régimes politiques arabes, toutes tendances confondues, ont de tout temps financé la presse nationale, ce n’est plus un secret pour personne. Mais cet argent a aujourd’hui pratiquement disparu et cela a ébranlé plus d’un quotidien libanais.

Un foisonnement de titres quotidiens :
Trop de quotidiens paraissent dans ce petit pays qu’est le Liban : An-Nahar, As-Safir, Al-Akhbar, Al-Moustaqbal, Al-Diyar, Al-Anwar, Al-Joumhouriya, Al-Chark, Al-Binaa, Al-Balad, Al-Liwaa, L’Orient le Jour, The Daily Star et Aztag. Ces titres sont tous vendus en kiosque. Et nous ne mentionnons pas les petits journaux locaux qui fourmillent dans les villes. C’est vrai qu’une douzaine de journaux nationaux paraissaient pendant la guerre, à côté des journaux locaux, et que les partis politiques se faisaient un point d’honneur d’avoir leurs propres organes de presse, mais jadis les lecteurs dévoraient les journaux pour s’informer des évènements.

Une presse écrite discréditée :
Certains journaux et revues se sont décrédibilisés. Pour des raisons évidentes, ils défendent la corruption des groupes politiques qui les financent, jusqu’à noyer la vérité, alors que la mission d’une presse noble est tout au contraire de la mettre en lumière. Dans leur grande majorité, les journaux libanais ne recherchent plus la vérité, cela est un fait, et pourtant c’est bien elle que le lecteur entend trouver dans les pages d’un journal.
Les pages culturelles sont elles aussi souvent à la solde d’organismes publics qui achètent la loyauté des journalistes d’une façon ou d’une autre ; elles mettent leurs plumes et leurs espaces au service de ceux qui les récompensent, non de ceux qui le méritent.

Une mauvaise gestion :
Certains groupes de presse connaissent de sérieux problèmes de gestion. Les administrateurs de la plupart des journaux sont souvent des héritiers, pas spécialement des journalistes, et certains se révèlent de mauvais managers. Exemple célèbre, les héritiers de Melhem Karam (ex-président de l’ordre des rédacteurs) se sont querellés et toutes les publications du groupe de presse se sont arrêtées : Monday Morning, La Revue du Liban, Al-Hawadeth et Al-Bayrak.
Mais il n’y a pas que les dangers du Family Business. La longévité abîme : c’est un principe de management public. Autre défaut de gestion donc, les responsables de rubriques ont parfois plus de vingt ans de carrière à leur poste. Les connivences qu’ils ont avec le pouvoir en place, les relations privées qu’ils entretiennent avec les mastodontes du secteur privé et des Finances les placent dans un conflit d’intérêt évident – les cadeaux coûteux qu’ils reçoivent en sont la meilleure preuve.
Pour toutes les raisons énumérées ci-dessus, la presse écrite au Liban, jadis florissante, périclite aujourd’hui. Fermeture, licenciements, salaires impayés, plus qu’une simple crise, elle connaît une véritable déchéance. Promenez-vous rue Hamra, vous tomberez peut-être sur un célèbre journaliste écrivant dans un quotidien renommé, mais si vous vous approchez de lui et le félicitez pour sa prestation dans le débat télévisé de la veille, il risque de vous demander comme un clochard : « Vous n’auriez pas cinquante mille livres libanaises pour boucler le mois ? » Oui, la presse écrite libanaise en est arrivée à ce point.