Je ne sais plus exactement pourquoi j’étais venue dans ce village isolé. Je déambulais à la recherche de quelque chose d’indéfini – que recherche-t-on dans la vie, déjà ? – et me suis arrêtée au bord d’une fontaine. L’eau était cristalline, j’y ai promené ma main, puis frissonnant délicieusement sous les coulées froides, j’en ai approché irrésistiblement les lèvres.
« Si tu en bois ne fût-ce que quelques gouttes, tu perdras l’homme que tu aimes ! », m’avertit soudain une voix toute proche.
L’homme que j’aime ? C’est grandiose d’aimer, et c’est si simple de ne pas aimer : on cesse de demander à l’autre de jouer les héros surnaturels de ses rêves – on rompt avec ses illusions et on goûte aux plaisirs bénins de la vie. Je pensais donc pouvoir dire, en toute sérénité, que j’avais déjà cessé d’aimer.
« Une fontaine qui désunit les amoureux ? », demandai-je en dévisageant un vieil homme à longue barbe blanche qui semblait tout droit sorti d’un livre illustré pour enfants. « Je n’ai donc rien à perdre ! » lançai-je en m’esclaffant, avant de me pencher pour boire une bonne gorgée, indifférente à ce que je venais d’entendre. « Et quel est le nom de cette prodigieuse fontaine ? »
« Elle n’en a pas. Il est bon de ne pas avoir de nom, pour les lieux comme pour les choses, cela permet de faire table rase du passé et d’acquérir perpétuellement une nouvelle identité. Mais l’histoire est vraie. Tu vois cette place vide, là-bas ? »
Son doigt indiquait un endroit désert.
Bien que déçu de se retrouver face à quelqu’un qui ne croyait qu’à ce qui lui ressemblait, il poursuivit : « Jadis il y avait là une magnifique statue. Son auteur, un sculpteur en herbe à l’époque, passa de longues années à l’édifier à l’effigie de son épouse qu’il chérissait. Le couple s’était rencontré autour de cette fontaine. L’épouse adorait la statue, par cet instinct si naturel de s’aimer d’abord soi-même : elle venait prendre son café matinal à son ombre. Mais la sculpture nacrée à la silhouette parfaite et aux traits fins s’avéra une véritable œuvre d’art, qui attira bientôt les villageois alentour, puis des visiteurs venus de loin pour l’admirer. On construisit un café pour les accueillir, puis un restaurant, et même une boutique de souvenirs. »
Comme, d’après mes observations dans cette vie, le mal s’abat d’ordinaire sur tout ce qui est beau et pur, je prévoyais déjà la triste tournure qu’allait prendre cette histoire. D’autant qu’il n’y avait plus ni café, ni restaurant, ni boutique de souvenirs, juste l’ocre du désert et le parfum de l’absence.
« Avec le temps, la femme aima la statue plus qu’elle n’aimait son créateur. C’est elle-même qu’elle affectionnait dans cette œuvre, et elle se détachait peu à peu de son auteur. Si bien que le mari devint jaloux de sa propre œuvre. Jusqu’à s’en montrer mentalement perturbé. Le ménage connut ses premières secousses. »
« C’est ridicule ! », me suis-je permis incrédule.
« Pas du tout ! », s’irrita-t-il. « Si vous n’avez pas compris que vivre sous le même toit que quelqu’un qui ne vous aime plus, c’est côtoyer journellement la douleur, alors vous n’avez rien compris à la vie. C’est le mal des trois quarts des ménages sur cette terre, il me semble… Enfin, comme la fontaine avait été le lieu de leurs rencontres prénuptiales, célèbre dans le village et alentour, elle devint bientôt le lieu célèbre de leur désunion, et, la superstition aidant, on alla boire depuis lors à la fontaine qui se trouve de l’autre côté du village, pour ne pas perdre à son tour l’être aimé. »
Son histoire commençait à piquer mon intérêt, et il le sentait.
« Mais l’art ne suffit pas à assouvir l’avidité des femmes ! L’épouse ne pouvait plus se contenter de vivre de peu, et elle poussa son mari à gagner plus d’argent en acceptant toutes sortes de travaux, pour ne pas avoir, disait-elle, à tendre la main comme les artistes. Elle lui rebattait les oreilles avec ce qu’elle appelait sa "philosophie", à savoir qu’aucun art ne justifiait une carrière de mendiant. Elle joua sur la fierté de son mari. C’est un bagage encombrant et lourd à porter, la fierté, durant la trajectoire d’une vie. J’aurai bien le temps de pratiquer mon art, se convainquait-il, il faut mettre de l’argent de côté… Etes-vous fière ? »
J’acquiesçai de la tête…
« Je suis triste pour vous… »
Mais cette conversation semblait ne plus vraiment intéresser mon interlocuteur. Mes réponses lui déplaisaient comme s’il leur manquait ce fond de sagesse qui lui semblait indispensable. Il fit un dernier effort pour désarmer mon scepticisme face à ce tableau de la nature humaine qui ne m’était pas familier.
« C’est ainsi que la meilleure des volontés se fracasse aux pieds de la personne aimée. Le sculpteur trima, il économisa. Mais il ne reconquit pas pour autant le cœur de sa femme et continua à se débattre avec sa douleur, les affres d’aimer encore l’Autre qui avait un jour cessé de vous aimer, incompréhensiblement. Il prit son marteau, et… » 
« Il tua son épouse ?! »
« Non », répondit le vieil homme en s’éloignant, « il détruisit la statue. Il s’y acharna jour et nuit jusqu’à la réduire en miettes. Non parce qu’elle lui rappelait sa femme, mais parce qu’il voulait lui faire mal. Faire mal à celui qui ne nous aime plus est la réaction la plus absurde mais aussi la plus naturelle de l’être humain. Après cet acte, on vit le sculpteur s’enfoncer dans la dépression, et son état mental se dégrada. Sa femme l’abandonna finalement. Et la malédiction se cristallisa autour de la fontaine. »
Je lui lançai encore : « Ensuite ? », dans un effort pour le retenir.
« Ensuite ?… La cinquantaine passée, il voulut se remettre à sculpter, mais il n’en avait plus ni la force ni le talent. Le temps, que l’on se croit assez malin pour maîtriser, vous manipule toujours. Croire que l’on est maître du temps est la sottise de l’orgueil. Et si la fierté est dangereuse, l’orgueil, qui séduit votre amour-propre pour mieux vous précipiter dans l’abîme, est fatal. »
Le sculpteur avait donc perdu sa femme et sa muse, mais surtout il s’était perdu lui-même. Il avait commis cette erreur de prendre pour personnage principal celle qui n’était que prétexte, une muse placée sur son chemin pour l’inspirer  ̶  et c’est là malheureusement une erreur commune aux artistes.
« Il a regretté sa statue ? »
Le vieil homme haussa les épaules.
« Le regret n’intéresse que son porteur. Il sombra dans une démence précoce, et ses économies ne lui furent d’aucun secours. Dommage pour cette statue qui ornait notre village… Quelle que soit la cause de votre ressentiment, ne détruisez jamais l’ouvrage de votre existence. »
« Je ne suis pas sculpteur. »
Encore une réponse qui le désenchantait, apparemment.
« Tout ouvrage, quel que soit votre métier, et même si vous n’en avez aucun. Les mariages malheureux détruisent bien plus que des sculptures, et pourtant leurs fruits sont, en chair et en os, les œuvres d’une vie. »
« Je ne suis pas mariée. »
Il se retourna une dernière fois, les yeux blanchis par la déception.
« Ma pauvre dame, faites quelque chose de précieux de votre vie, et préservez-le. Tel est le secret de la santé mentale. Si vous n’avez rien construit dans cette vie que vous ne trembliez de voir détruit, alors votre histoire est bien plus triste que celle de ce sculpteur. »


Texte publié à l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, commémorée le 10 octobre.