Au début de mars 1979, je suis parti à Téhéran pour couvrir la révolution islamique et en rencontrer le chef historique, l’imam Rohallah Al Khomeini – que j’avais déjà rencontré en 1978, à  Neauphle-le-Château, au nord de Paris, d’où il préparait l’Iran à l’achèvement de la révolution et à l’éviction du shah. Khomeini n’était pas à Téhéran, mais à Qom, où nous l’avons rejoint et vu de nos propres yeux la capacité surnaturelle de ce vieil imam à mobiliser et rassembler les foules, et la foi totale des Iraniens dans son leadership, ainsi que leur volonté de mourir en martyrs sur la voie de la révolution.
Deux jours plus tard, après avoir mené une série d’interviews avec les leaders de la révolution, lesquels venaient de lancer le Parti républicain islamique, nous sommes retournés à Téhéran. Deux hommes m’attendaient devant la porte de ma chambre d’hôtel, debout sous la lumière tamisée ; je pus identifier progressivement Saad Mojber, le directeur de l’agence libyenne de presse, et Ibrahim Moustapha, qui se présentait comme journaliste, mais dont nous savions qu’il collaborait avec certains services de renseignement libyens. « Le colonel Kadhafi te veut ce soir en Libye, si possible… », m’annonça Saad Mojber. Et avant que je ne me réveille du choc de cette demande, il précisa : « …même si nous devions louer un avion privé… » En vain ai-je protesté que j’étais là pour mon travail et non en congé, qu’il fallait que je publie rapidement la quarantaine d’interviews que j’avais réalisées afin qu’elles ne perdent pas de leur importance, mon interlocuteur ne céda pas : « Le colonel te veut pour un sujet non moins important, l’enjeu est de taille car il s’agit de la relation entre Khomeini et lui… » Nous prîmes donc l’avion et après maintes escales, je me retrouvai à Benghazi face au colonel, pour une rencontre insolite dans… un autobus privé. Le convoi partit vers Derna. Des jeunes à l’arrière du bus entonnaient des chants en l’honneur du colonel ; il les fit taire et les congédia, ainsi que le reste des personnes présentes, et resta en tête-à-tête avec moi pour m’asséner une série de questions : « Je veux que vous m’appreniez tout à propos de l’imam Sadr. Qui est cet homme enturbanné ? Qu’ai-je à voir, moi, avec son enlèvement ou sa disparition ? Pourquoi le tuerais-je ou l’enlèverais-je ? C’est un homme de religion, nous en avons des centaines par ici, semi-chômeurs, qui ne savent rien de la vraie religion d’ailleurs, prenez-les tous si vous voulez. Si certains le voient comme un grand leader, qui aurait eu un rôle dans la révolution islamique, d’autres l’accusent d’avoir des penchants américains... »
J’ai donné alors ma version des faits : l’imam Sadr était incontestablement un grand leader éclairé, et comme il était l’invité de Kadhafi, il était possible que l’un des nombreux organismes de sécurité libyens fût responsable de sa disparition, par connivence ou par négligence. J’ai même rassemblé tout mon courage pour oser lui suggérer un tribunal d’exception, suivi d’exécutions publiques des responsables. J’ai surtout souligné que nous étions face à un nouvel Achoura, que le conflit entre chiites et sunnites risquait de se renouveler, un conflit susceptible de s’étendre et de nuire à l’ensemble des musulmans. Et qu’il allait se retrouver à cause de ce crime face à de nombreuses portes closes, des portes arabes mais aussi les portes de l’Iran, alors que lui-même avait soutenu la révolution islamique et fait les louanges du leadership de Khomeini.