En dépit du changement de visages et de personnalités au poste de la présidence au cours des quatre dernières années, l’Égypte n’a pas expérimenté de mutation fondamentale dans sa politique étrangère. Certes, on notera l’éviction des Frères musulmans et de leurs alliés, la Turquie et le Qatar, ainsi que la réactivation de l’axe Égypte-Golfe, mais globalement c’est le changement dans la continuité, avec la même couverture internationale.
Le pouvoir socio-économique n’a pas, lui non plus, subi de bouleversement qualitatif ou structurel, en raison principalement de la perpétuation des réseaux de corruption constitués par l’alliance des grands hommes d’affaires avec le sommet de l’appareil bureaucratique de l’État, ainsi qu’avec les institutions de l’« État profond » et ses ramifications sécuritaires, exerçant de fait une mainmise sur les capacités et les ressources du peuple égyptien : nourriture, carburant, logement, banques, transport, emploi et assurance santé.
Le président Al-Sissi parie sur les grands projets en cours d’exécution, tels que le nouveau canal de Suez inauguré en août dernier ; il espère ainsi décrocher une légitimité politique en flattant la mémoire des Égyptiens, attachés aux glorieux projets du passé comme le haut barrage d’Assouan, et s’assurer également une légitimité sociale en fournissant du travail à un nombre croissant de chômeurs. Mais la continuation des politiques sociales et économiques appliquées depuis quatre décennies, c’est aussi la suppression des subventions, la privatisation des services, l’ouverture aux investissements étrangers et leur encouragement, sans que soient jamais précisés les secteurs prioritaires de l’économie égyptienne ; on n’oubliera pas toutefois quelques tentatives pour atténuer les répercussions sociales de ces politiques, en élargissant l’assise de l’assurance sociale, en proposant des aides en espèces ou en réformant le service public d’approvisionnement afin qu’il desserve effectivement les bénéficiaires.
Parallèlement à la mise en application de ces priorités économiques et sociales, le secteur public égyptien est en proie à toujours plus d’entraves et de restrictions, en contradiction flagrante avec les principes de base des légitimités politiques. En effet, la légitimité politique du régime actuel n’est-elle pas fondée sur l’expression de la volonté du peuple, à l’issue des manifestations de millions d’Égyptiens, le 30 juin 2013, qui ont entraîné le renversement du gouvernement des Frères musulmans ? Or la première décision prise par le nouveau gouvernement a consisté en un décret de loi restreignant le droit de manifester ! Voilà un paradoxe qui défie toute explication logique. Par ailleurs, on voit croupir en prison vingt-trois jeunes gens des deux sexes – dont aucun n’est membre du courant islamiste –, condamnés à une incarcération de deux ans pour avoir participé à une marche pacifique de protestation contre la loi en question, alors que, dans le même temps, le tribunal libérait le président déchu Hosni Moubarak et ses principaux collaborateurs, les acquittant des accusations portées contre eux, ou les annulant par prescription. Le plan du régime actuel semble se résumer à la rationalisation de la pratique économique, tentant d’harmoniser des intérêts économiques discordants sous l’autorité de l’État, tout en rétrécissant le champ politique, notamment par la création d’un nouveau parlement sans poids politique, c’est-à-dire ne comprenant pas de bloc politique suffisamment important pour limiter le pouvoir du président ou partager la gouvernance. (...)
Les différentes politiques mises en œuvre pour circonscrire le soulèvement populaire de 2011 ont prouvé qu’elles n’ont jamais cessé de cohabiter avec les réseaux de corruption, sous couvert de la « préservation de l’État », y compris la politique de pacification des Frères musulmans, dont la tactique de « pacification jusqu’à la prédominance » n’était qu’une pratique de compradores (intermédiaires enrichis) totalement incompatible avec la révolution et les aspirations du peuple, n’ayant pour seule fin que de se jeter sur le pouvoir. Après une année de « transition », qui devait établir les bases de nouvelles structures étatiques, le bilan a montré que le temps écoulé avait plutôt servi à contrôler et à réguler la corruption et ses réseaux ; les nouvelles autorités avaient donné en effet tant d’avantages législatifs à ces réseaux, qu’elles trahissaient leur souhait de coexister avec eux, ou, dans le meilleur des cas, de reporter la confrontation à une date ultérieure. Le plan politico-économique du nouveau régime ne comportait en vérité aucune ambiguïté sur le sujet : il n’avait pas fait figurer sur la liste des priorités la nécessité de frapper les réseaux de corruption, mais il se contentait de suggérer de les apprivoiser pour les plier aux exigences du régime, alors même qu’ils exercent un impact énorme sur l’économie et les médias. Aujourd’hui, les réseaux de corruption ne semblent pas satisfaits du plan d’Al-Sissi, qui risque de limiter leur rôle ; cela se révèle dans les critiques larvées adressées au régime par les médias soumis aux grands hommes d’affaires, et dans la résistance acharnée opposée par les institutions publiques aux tentatives de mainmise des réseaux de corruption – les manifestations les plus flagrantes en sont l’entrave au plafonnement du salaire maximum, et les scandales des fuites audio défavorables à Al-Sissi, lesquelles, selon toute probabilité, sont propagées par certaines agences de l’État et non pas, comme on veut le faire croire, par les Frères musulmans. (...)

Quelles leçons, après quatre ans d’expérience égyptienne ?
On peut tirer au moins trois leçons de l’expérience égyptienne : la première est que le combat contre la corruption, mené par un État soucieux de préserver la dignité de ses citoyens et leurs droits économiques, sociaux et politiques, est un combat existentiel qui ne se conclut que par l’élimination de l’une des deux parties ; la deuxième est que les réseaux de corruption entravent – en vertu de leurs intérêts – le développement d’une véritable économie, laquelle ferait profiter de ses fruits la majorité écrasante des Égyptiens. Les réseaux de corruption, par leurs capacités économiques et médiatiques, par leur influence sur la prise de décision politique, empêchent l’Égypte de se lancer dans des politiques régionales et internationales qui s’accorderaient avec les intérêts de son peuple et avec son droit naturel, compte tenu de son poids démographique et historique, à participer à la détermination du destin de la région. En effet, les alliances régionales et internationales nouées par ces réseaux ont pour seul but de les aider à se maintenir et à se renforcer, au détriment des capacités et des ressources propres à l’Égypte, et au mépris des aspirations du peuple. La troisième leçon est que la guerre contre les réseaux de corruption détermine le degré de réussite des mouvements populaires porteurs de révolution ; car ce qui empêche précisément les deux grands soulèvements populaires du 25 janvier 2011 et du 30 juin 2013, d’être qualifiés de « révolutions » à part entière, et ce malgré les dizaines de millions de personnes qui y ont participé, c’est qu’ils n’ont pas provoqué de transformation radicale dans la structure du pouvoir, même si les visages qui ont pris place sur le fauteuil présidentiel ont changé !