Il y a cinq ans la « révolution de la dignité » s’armait du slogan « L’emploi est un droit, bande de voleurs ! », comme réponse à la corruption et à sa propagation dans tous les domaines de la vie publique ; mais aujourd’hui « l’empire de la corruption » en Tunisie, nous en avons la confirmation, n’a toujours pas diminué. Ses empereurs ont, tout au contraire, plus d’influence que jamais, et ils ont même commencé à constituer une force influente qui bénéficie de la « démocratie naissante » en s’adaptant aux transitions politiques et économiques actuelles.
Il est difficile en Tunisie de séparer les « types » de corruption, politique, administrative ou économique ; le scandale des « Panama papers » en fournit une preuve éclatante : des politiciens tunisiens qui font de la lutte anti-corruption leur devise, se sont révélés être en tête de la liste des blanchisseurs d’argent vers l’étranger. Et ce, à un moment où les rapports internationaux et locaux indiquent tous un accroissement du volume de la corruption en Tunisie, et révèlent que l’administration bureaucratique contribue aux pots-de-vin à raison de 56%, pendant que 27% des Tunisiens pensent que les pots-de-vin constituent la solution à leurs problèmes. Le rapport de la Cour des comptes pour l’année 2015 a montré l’augmentation d’une corruption rampante dans les domaines de la santé publique, de l’éducation et des infrastructures ; ledit rapport a aussi dévoilé que la corruption bénéficie à présent d’une couverture politique et de la complicité des officiels, en dépit des slogans appelant à la combattre et en dépit de la multiplicité des organismes de contrôle, officiels et non-officiels. (...)
Dans les structures du pouvoir en Tunisie on considère les postes étatiques comme un butin – avec seulement quelques légers changements en raison de l’avènement de la révolution ; c’est ce qui fait des groupes alliés, que leur alliance soit financière, familiale ou politique, des sortes de tribus influentes. Cela s’applique également à la culture sociale répandue dans les classes moyennes et modestes, où l’on n’hésite pas à pratiquer la corruption, par le biais de petits et grands pots-de-vin, en vue de réaliser ses désirs ou d’obtenir des avantages, mérités ou non, tels qu’un emploi ou un permis de construire. En outre la corruption est largement soutenue et encouragée par la bureaucratie en place, héritière du colonialisme français, qui se caractérise par un manque d’efficacité et un ralentissement délibéré dans la résolution des dossiers, ainsi que par un manque de transparence, où jouent à plein les relations personnelles et le favoritisme.
La corruption est finalement aussi utilisée comme un outil de chantage. On n’enquête en général sur les malversations des hauts responsables corrompus, que lorsqu’ils se rebiffent contre les décisions de leurs supérieurs. Le montant estimé de l’argent pillé en Tunisie s’élève à 380 000 milliards de dollars, ce qui équivaut à la moitié du budget de l’Etat, lequel vit sur l’emprunt extérieur. Et les gouvernements qui se sont succédé depuis la révolution n’ont pas pu faire face sérieusement à la question, malgré l’existence d’un organe constitutionnel traitant de la corruption, malgré aussi les tentatives de la société civile et de certains médias pour dénoncer des faits de corruption.
C’est que la couverture politique de la corruption est solide et diversifiée : la plupart des partis influents sur la scène politique utilisent l’argent de la corruption pour financer leurs campagnes électorales et pour acheter des voix. Il s’agit de fonds provenant le plus souvent d’hommes d’affaires qui profitent de l’évasion fiscale et de l’économie souterraine, au point que la Tunisie est devenue l’Etat des mafias financières, lesquelles détiennent les médias et la presse, et ont placé partout leurs mercenaires.