Tammam Salam

Le Premier ministre Tammam Salam a dit lui-même de son gouvernement qu’il était « le plus incapable et le plus corrompu de l’histoire du Liban », tout en précisant : « et j’en suis le chef ». Cette déclaration fort maladroite semble réduire son rôle à la seule gestion de la corruption de ses ministres ; elle trahit aussi son attachement à son siège à tout prix, même à se contenter de gérer les malversations des membres de son gouvernement – ou des leaders qu’ils représentent, lesquels en contrepartie semblent contents de lui. Lorsqu’elle a été proférée, cette déclaration, devenue célèbre depuis et souvent reprise par les médias, s’accompagnait d’un sourire tout aussi maladroit, comme si le Premier ministre ignorait combien la corruption est une source de douleur pour les citoyens. En bref, Tammam Salam, qui a donné la plus mauvaise image qui soit de son gouvernement en permettant une telle détérioration de la situation, a été accusé d’administrer la corruption et de s’en accommoder, au lieu de s’y opposer, ce qui aurait constitué la plus noble des tâches. Comme le dénoncent les médias, il a suivi un chemin d’abdication consistant à dire à la classe politique : « Mettez-vous d’accord et le Conseil des ministres exécute. »

Responsabilité collective du gouvernement :
En siégeant dans un gouvernement purement affairiste, chacun des ministres est coupable de manquer à son devoir, les ministres étant solidairement responsables de la politique générale du gouvernement (et individuellement de leurs actes personnels, selon l’article 66 de la Constitution). « Nous ne sommes pas de faux témoins dans un gouvernement d’affaires », a déclaré Samy Gemayel en annonçant la démission des ministres du parti politique Kataëb qu’il préside, en guise de protestation contre la corruption d’un gouvernement qu’il a qualifié de « cabinet d’affaires et de commissions », dont « on ne pouvait plus prendre la responsabilité des marchés irréguliers ». Samy Gemayel a asséné publiquement à Tammam Salam : « Démissionne parce que ton gouvernement a pourri. » « Je suis sorti du gouvernement pour dire que la corruption n’était plus du tout supportable », avait renchéri Achraf Rifi, le ministre démissionnaire de la Justice, tandis que l’ancien président de la République Michel Sleiman avait proféré une déclaration solennelle, dans laquelle il avait invité le gouvernement à stopper les irrégularités et à cesser d’étouffer les scandales.

Responsabilité individuelle des ministres :
Le Safir francophone a décortiqué la presse au sujet de ces accusations et reproduit ci-dessous les scandales qui ont le plus défrayé la chronique, déclenchés ou couverts par certains membres du gouvernement. Nous nous sommes concentrés uniquement sur les dossiers de corruption qui ont impliqué les ministres durant ce gouvernement, sans mentionner leurs antécédents dans les gouvernements précédents, ce qui aurait nécessité tout l’espace de notre supplément.

Boutros Harb

Boutros Harb, ministre des Télécoms, est probablement le ministre qui a fait le plus l’objet de polémiques suite aux accusations relatives à la corruption du gouvernement Salam, lui qui entonnait pourtant le refrain de son attachement à l’Etat de droit durant la campagne présidentielle. Il a été accusé par la presse et par ses collègues ministres de couvrir le directeur de la compagnie de télécoms Ogero, Abdel Menhem Youssef, lui-même accusé d’« escroquerie et abus de pouvoir » et de « se dérober depuis plus de trois ans à l’inspection de ses finances ». Or on ne peut couvrir impunément Abdel Menhem Youssef, surnommé par les médias « le directeur qui est plus puissant que la loi ». En bref Harb a été accusé de couvrir la corruption du ministère des Télécoms ainsi que celle d’Ogero. Plus récemment, ses collègues ministres l’ont accusé d’avoir présenté, en guise d’atermoiement, un rapport superficiel sur les réalisations du ministère des Télécoms, alors qu’ils attendaient des informations de fond sur le dossier des réseaux Internet illégaux découverts récemment au Liban, ces réseaux parallèles à celui de l’Etat et ouverts à l’espionnage israélien  ̶  et c’est sous la pression de ses collègues qu’il a dû refaire un autre dossier.    

Mohammed Machnouk

Mohammed Machnouk, ministre de l’Environnement, a tenté dans un premier temps de couvrir les transactions financières frauduleuses autour de la gestion des déchets, avant de devenir la bête noire des organisations de la société civile qui ont réclamé sa démission, envahi son ministère et jeté des ordures devant sa maison, « chez celui à qui elles appartiennent ». Il a été traité de tous les noms sur les réseaux sociaux, dont notamment celui d’« employé suiveur d’un des usurpateurs du pouvoir ». Lui qui a échoué, de l’avis de ses alliés comme de ses détracteurs, dans la gestion de son portefeuille, a été accusé d’être à l’origine de la plus grande crise des déchets dans l’histoire du pays, une crise qui a enseveli le Liban sous les ordures. Certains médias ont rappelé cependant, à sa décharge, qu’il était dépassé par les querelles des requins qui s’arrachaient les marchés, ainsi que par les litiges au sujet des sites d’enfouissement, des litiges qui sont allés jusqu’à donner une identité confessionnelle aux ordures. Il n’aurait donc été, d’après lesdits médias, que le maillon faible de la mafia des déchets, parce que n’appartenant à aucune milice, et n’aurait été ni le premier ni l’unique responsable de la crise.

Gebran Bassil

L’accord relatif au pétrole annoncé entre le président du Parlement Nabih Berri, et le ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, n’a respecté ni les formes ni les règles constitutionnelles et légales, car il a été conclu entre deux parties de nature politique, qui n’ont aucune qualité officielle pour traiter le dossier. Pour plusieurs médias et nombre de politiciens et de ministres, le temps choisi pour conclure l’accord, après des années de sérieux différends, a renforcé dans l’opinion publique l’idée qu’il n’était question, pour les deux parties, que d’affaires, de taux d’intérêt et de corruption, ce qui ne fait qu’accroître les craintes sur le sort de cette richesse nationale qu’est le pétrole. Les médias traitèrent l’accord de « scandale qui annihile le rôle de l’Etat ».
Gebran Bassil a également été accusé de s’accrocher au projet suspect du barrage de Janneh, malgré une forte opposition de la société civile, d’autres politiques et des médias pour des raisons environnementales, alors même que plusieurs études scientifiques avaient démontré l’inefficacité du projet ; ses détracteurs ont soutenu qu’il avait touché des pots-de-vin de la société qui a remporté le marché pour la construction du barrage, société d’autant plus suspecte qu’elle a elle-même été condamnée au Brésil, pour corruption et achat de politiciens en vue de l’obtention de contrats officiels.

Arthur Nazarian

Arthur Nazarian, ministre de l’Energie et de l’Eau, a décidé de remplacer quatre millions de bouteilles de gaz se trouvant sur le marché, sur la base d’une recommandation de la commission parlementaire concernée. Le nouveau prix fixé par son ministère est de 1200 livres libanaises supplémentaires par bouteille de gaz, malgré l’objection de certains ministres et de l’association de protection du consommateur. Par une décision unilatérale, le ministre a fait porter au citoyen le coût de ce remplacement, qui est d’environ cent quarante millions de dollars, et en a exempté les entreprises de gaz. Cette transaction a été décrite par un média comme « la légalisation d’une nouvelle opération de corruption ».
Arthur Nazarian a également été accusé de couvrir la corruption éventuelle dans le projet suspect du barrage de Janneh mentionné plus haut, en sa qualité de ministre concerné, en tenant une conférence de presse conjointe avec le ministre Bassil sur le sujet, dans laquelle il a repris à son compte la position de ce dernier.

Ghazi Zeaïter

Ghazi Zeaïter, ministre des Travaux publics, a été accusé par la presse de recourir au favoritisme dans le choix des entrepreneurs fournisseurs d’asphalte et de pavés, dans le cadre de centaines de projets relatifs à la réfection des routes, projets auxquels ont été allouées des sommes astronomiques. Les entrepreneurs ont ainsi été sélectionnés sans critères transparents ni rigoureux. Il a aussi été accusé de recourir à la fragmentation de ces projets, afin de se dérober au contrôle de la Cour des comptes.
Lorsque le gouvernement a décidé d’élever le niveau de protection et de sécurité à l’aéroport international de Beyrouth, et d’en confier la mise en œuvre au ministère des Travaux publics, le ministre Zeaïter a été accusé de marginaliser la Direction de la passation des marchés publics et de dresser seul la liste des sociétés invitées à présenter leur offre. Plus récemment, il a été accusé de corruption pour avoir rédigé sur mesure l’appel d’offres relatif aux parkings de l’aéroport, ignorant délibérément une quarantaine de remarques émises par la Direction de la passation des marchés publics au sujet du cahier de charges – un cahier surchargé de détails techniques alourdissant le prix du marché.

Akram Chehayeb

Akram Chehayeb, chargé à la place du ministre Mohammed Machnouk de trouver une solution à la crise des déchets, élabora un plan de gestion pour l’ensemble du territoire, plan aussitôt contesté par les organisations de la société civile concernées. Il tenta alors de favoriser l’exportation des déchets vers la Russie, et le gouvernement libanais annonça que la société britannique Chinook assurerait le transfert des ordures. Tandis que le collectif « Nous réclamons des comptes », ainsi que d’autres organisations de la société civile, multipliaient manifestations et sit-in contre ce marché au prix gonflé, dénoncé également par la presse, il s’avéra que la compagnie Chinook n’avait pu fournir les documents prouvant l’autorisation de la Russie à l’accueil de ces déchets et, pire, qu’elle avait fourni des documents falsifiés à ce sujet. La Russie a depuis officiellement démenti avoir jamais donné son approbation à l’importation des déchets du Liban. La société britannique a pourtant été défendue bec et ongles par le ministre Chehayeb, qui avait précédemment nié l’hypothèse de la falsification de documents. Le plan d’exportation de Chehayeb a été stoppé net par l’éclatement de ce scandale, qui confirmait les soupçons des organisations de la société civile et des médias ayant enquêté sur le sujet. Le collectif « Nous réclamons des comptes » a déposé plainte contre Chinook auprès du procureur général de la Cour de cassation pour falsification de documents dans « l’affaire de l’exportation des déchets et des pots-de-vin », tandis que le groupe « Le peuple veut réformer le système » a déposé plainte auprès du procureur général des Finances, accusant la société Chinook de gaspillage des fonds publics par le biais de la falsification et de la fraude.

Nouhad Machnouk

Nouhad Machnouk, ministre de l’Intérieur, a été accusé d’avoir octroyé les contrats relatifs au contrôle technique des véhicules, aux permis de conduire et aux plaques d’immatriculation, à un groupe appartenant à un homme d’affaires dont il est proche. Les médias ont critiqué l’irrégularité de ces contrats. Le ministre démissionnaire de l’Economie Alain Hakim a dénoncé une falsification du cahier des charges relatif au contrôle technique, du sur-mesure pour accorder le marché à un groupe précis ; il a également accusé Nouhad Machnouk de ne pas avoir pris en compte en Conseil des ministres les remarques sur le manque de rigueur des critères adoptés dans le cahier des charges.
Par ailleurs, Nouhad Machnouk avait déjà été accusé de corruption par Waël Abou Faour, ministre de la Santé, qui faisait allusion à des dépenses occultes aux frais de son ministère. 

Rachid Derbas

Rachid Derbas, ministre des Affaires sociales, a été accusé par la presse et les organisations de la société civile d’ingérence dans les décisions de justice, dans le cadre de l’affaire Tarek Mallah. Rachid Derbas a en effet demandé à son chauffeur de porter plainte contre Tarek Mallah et son compagnon Firas Bouzeineddine, lesquels, lors d’une manifestation contre la corruption des responsables politiques dans la gestion de la crise des déchets, ont jeté des ordures sur les voitures de plusieurs responsables politiques, dont celle de Derbas. Celui-ci a été accusé d’avoir usé de son influence afin de prolonger la détention préventive des activistes arrêtés. Par ailleurs, Rachid Derbas a été accusé par la presse de ne pas avoir pris fermement et publiquement position contre les viols de mineurs au sein de Dar al-aytam al-islamiya (institution de protection sociale de l’Orphelinat islamique) dont il est le ministre de tutelle, et d’avoir ordonné à ses collaborateurs d’essayer de camoufler l’affaire.

Waël Abou Faour

Waël Abou Faour, ministre de la Santé, a lancé une campagne en faveur de la sécurité alimentaire qui s’est révélée bénéfique pour limiter les malversations dans ce domaine ; à l’issue de cette campagne, le ministre du Tourisme Michel Pharaon l’a cependant accusé de nuire au tourisme, le ministre de l’Industrie Hussein Al Hajj Hassan a affirmé qu’il condamnait les usines du secteur agroalimentaire, et le ministre de l’Economie Alain Hakim lui a reproché de pratiquer une diffamation frappant l’économie tout entière. Hakim l’a accusé plus spécifiquement de se livrer à un « cirque médiatique », de se prêter à un « festival médiatique » et de se mettre en scène pour des intérêts privés. Selon Hakim, c’est parce que lui-même appartient au bloc des Kataëb : chaque fois que ledit bloc soulève la question de la corruption dans le domaine des déchets, scandale dans lequel le groupe politique auquel appartient Abou Faour est impliqué, ce dernier met aussitôt en cause les défaillances du ministère de l’Economie en matière de protection du consommateur. Par ailleurs, Abou Faour a été accusé par les médias de jouer les champions de la lutte anti-corruption dans le seul domaine de la santé, sans jamais mentionner la corruption dans les domaines auxquels son groupe politique est intimement lié, manquant ainsi à son devoir de ministre responsable solidairement de la politique du gouvernement.

Alain Hakim

Alain Hakim, ministre démissionnaire de l’Economie, a été accusé par le ministre de la Santé Waël Abou Faour de manquer à son devoir, par le biais d’un communiqué de presse persifleur : « Il semble que nous nous soyons trompés en supposant certaines tâches irréalistes au ministère de l’Economie, comme l’intégrité de l’économie et la santé des citoyens. En conséquence, nous proposons de changer le nom du ministère de l’Economie nationale en celui de ministère de la Paperasserie et de l’Economie des tâches (...) » Hakim a été implicitement accusé dans ce même contexte de couvrir la corruption pour des intérêts privés, et de couvrir les manquements du Service de protection du consommateur relevant de son ministère.

Sejaan Azzi

Sejaan Azzi, ministre du Travail, a publié un mémorandum administratif aussitôt critiqué par les médias, les réseaux sociaux et les organisations de la société civile, qui tous se sont demandé s’il s’agissait de lutter contre la corruption ou de la consacrer. Le texte propose la création d’un fonds spécial pour les fonctionnaires du ministère du Travail, invitant les citoyens qui souhaiteraient raccourcir le temps de traitement de leurs démarches administratives, à y verser 50 000 livres libanaises. Les médias et les réseaux sociaux se sont enflammés, certains accusant ce mémorandum de légaliser la corruption et les pots-de-vin, d’autres, plus hardis, s’interrogeant sur la part réservée au ministre dans ce fonds. Quant il parle de son « mémo », le ministre le qualifie tantôt de « mémo pour lutter contre la corruption », tantôt de « mémo pour accélérer les formalités administratives ». Le ministre, qui a incité le site web du parti Kataëb, auquel il appartenait, à publier une étude juridique prouvant la légalité de sa démarche, a dû envoyer son mémo au Conseil d’Etat pour demande d’avis sous la pression de la polémique, en ajournant l’application. Mais lorsque le parti Kataëb a annoncé la démission de ses ministres en guise de protestation contre la corruption, le ministre Azzi n’a pas cru bon de quitter le gouvernement.

Ali Hassan Khalil

Le bloc du Futur, réuni sous la présidence de l’ancien chef de gouvernement Fouad Siniora, a récemment accusé dans un communiqué le ministère des Finances « d’avoir manqué à son devoir de trouver et assurer des ressources financières pour renforcer les rentrées du Trésor public ». « Le ministère des Finances devrait renoncer aux règlements tronqués des problèmes financiers, et s’efforcer de trouver de nouvelles sources de revenus pour renflouer le Trésor. (…) L’escalade des plaintes et des manifestations n’est plus un secret, elles portent sur le gaspillage dans la gestion du budget public, sur la corruption rampante et les pots-de-vin, la gabegie sans contrôle véritable. » Le communiqué a invité le ministère des Finances à adopter une politique de rigueur, à préparer le futur budget dans les délais constitutionnels et montrer un intérêt soutenu à le faire voter à temps ; il a également critiqué le ministère des Finances pour son manque de franchise à l’égard des Libanais quant à la réalité de l’état des finances publiques, et l’a accusé de ne pas avoir réellement contribué à prendre des mesures pratiques afin de rationaliser les dépenses. Ali Hassan Khalil, le ministre des Finances, a rejeté « les accusations et fausses allégations » qui ont figuré dans ce communiqué, lesquelles « s’appliquent uniquement au mandat de l’ancien ministre des Finances, Fouad Siniora, et à sa gestion des fonds publics ». « Nous défions le chef du bloc parlementaire du Futur de nous confronter devant les autorités judiciaires et l’opinion publique, afin de le poursuivre pour crimes de corruption et de gaspillage des fonds publics », a-t-il asséné. Et voilà Siniora qui se rétracte et qui riposte tout doux que son intention n’était pas, avec ce communiqué, « de faire porter le fardeau du problème financier à Ali Hassan Khalil, mais de le porter avec lui ». Ainsi malheureusement se mêlent et se démêlent corruption et lutte anti-corruption au Liban. Et la culture de la révolution des cèdres n’y a visiblement rien changé.