Après le sanglant coup d’Etat manqué, des questions cruciales demeurent en suspens : quelle Turquie allons-nous voir émerger dans le futur ? Quel rôle jouera-t-elle et quel rôle jouera Erdogan dans la région après ce revers qui certes l’a montré fort, mais qui a en réalité beaucoup affaibli la Turquie, et révélé la répression du régime ? Le renversement a échoué, ce coup d’amateurs, mais s’agit-il de la dernière aventure putschiste dans la région, où des capitales arabes majeures sont toujours gouvernées par les militaires ?
Si nous passons outre les détails, le fait le plus important dont nous avons été témoins dans l’arène d’Istanbul, regardée par le monde entier, en son et en image, c’est que le peuple a osé affronter les militaires, qu’il a brisé leur stature en arrêtant plusieurs officiers et soldats, lourdement armés, y compris les conducteurs de chars, sans craindre le feu des avions ou des hélicoptères.
Arrêtons-nous aussi aux réactions fort révélatrices des capitales arabes : certaines se sont extrêmement inquiétées du salut du régime des Frères musulmans à Ankara, tandis qu’elles s’opposent, sur leur territoire, au même mouvement des Frères musulmans, et ce jusqu’à la répression. Leurs télégrammes de soutien sont arrivés en nombre, ainsi que leurs déclarations d’appui ouvertes, puis leurs leaders se sont précipités pour féliciter le président turc – un président qui poursuit l’occidentalisation de la Turquie sur les pas d’Atatürk. Leurs médias ont traité avec emphase la grandeur du régime turc ainsi que sa démocratie, oubliant combien les régimes arabes sont peu familiers de notions importées telles que la démocratie. Mais le plus grave, c’est que ces mêmes régimes ont ignoré le fait qu’Erdogan a permis à l’organisation terroriste Daech de passer des terres turques aux terres arabes (en Syrie et en Irak en premier lieu, puis vers l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, jusqu’au Yémen).
Ce qui frappe le plus, c’est ce que ce coup d’Etat révèle non sur la Turquie mais sur nous autres Arabes. La première télévision du Qatar s’est conduite comme si elle était l’ange gardien de la « démocratie » en Turquie et de son parti des Frères musulmans. De leur côté, les médias égyptiens, entre précipitation et improvisation, commettaient une faute professionnelle en annonçant le succès du coup d’Etat, alors que les organismes de sécurité d’Erdogan en avaient déjà arrêté les cerveaux et commençaient à se lancer dans une chasse aux sorcières à travers tout le pays, arrêtant brutalement des juges, des officiers supérieurs, des professeurs d’université, ainsi que les responsables des organismes de bienfaisance et des écoles de Gülen, l’adversaire du président. En conclusion, disons que ce coup d’Etat manqué est particulièrement révélateur de la situation générale dans l’ensemble des pays de la région ; il éclaire tout spécialement la nature des régimes en place, leurs relations avec les peuples qu’ils dominent, et par extension leur position sur la démocratie... et sur l’emblème religieux.