La rencontre annuelle « Dream, Development & Real Estate » (Rêve, développement et immobilier) s’est tenue du 11 au 14 juillet au Pavillon Biel, pendant que nombre d’expatriés et de touristes arabes étaient au Liban pour les vacances de l’Aïd El Fitr. Cet événement a été présenté sur le site web de Promofair comme « The Real Estate culture and fair » (La foire et la culture de l’immobilier) et comme « The most luxurious real estate exhibition held in Beirut » (Le salon de l’immobilier le plus luxueux tenu à Beyrouth) ; son but est de permettre aux grands investisseurs et aux entreprises internationales d’étendre leurs réseaux et de se créer de nouvelles occasions de faire des affaires.
Suivant le Rapport sur l’économie libanaise de la Banque Audi, dont les statistiques, publiées dans la brochure du salon (1), concernent les années 2013 et 2014, le nombre de transactions immobilières a augmenté de 2,8% (passant de 169 506 en 2013 à 174 174 en 2014) ; les nouveaux permis de construire ont été délivrés pour une superficie totale de 13 546 m2 en 2014 contre 12 925 m2 en 2013. Cela représente des milliers et des milliers de tonnes de ciment en livraison continue, et la répartition par mouhafazah (gouvernorat) montre que le Mont-Liban, encore une fois, a remporté la majorité des permis de construire en 2014. Mais que disent ces chiffres dont les promoteurs et les courtiers sont si fiers ? Que l’urbanisation galopante s’est accrue, que nous aurons encore et encore du béton, et que là où il ravage le plus notre paysage, c’est au Mont-Liban vert…
En vain ce salon paradoxal a-t-il peaufiné son image en mettant en relief les milliers de nouveaux petits appartements construits pour s’adapter au budget des jeunes couples. En réalité, alors que les jeunes couples attendent désespérément que les prix baissent pour pouvoir se marier (rappelons que les prix ont augmenté vertigineusement depuis une décennie, édifiant quelques fortunes privées colossales et engendrant une véritable crise sociale), la brochure du salon rapporte que « la période de ralentissement dans le secteur de l’immobilier n’a pas affecté les prix, qui ont résisté la plupart du temps, ce qui prouve que le secteur dans son ensemble est destiné à un avenir prospère ». Les malheurs des uns font le bonheur des autres : jamais ce proverbe ne s’est trouvé aussi bien adapté à une situation.
Nous pouvons certes reconnaître que la construction de tout nouvel immeuble alimente les caisses de l’Etat par les taxes générées, et par le fait que ses nouveaux habitants « de luxe » seront des consommateurs d’autres produits de luxe, entre restauration, loisirs et habillement, et que tout cela dynamise d’une certaine manière le cycle économique ; mais rappelons que cette urbanisation anarchique s’est faite sans plan d’aménagement global du territoire, c’est-à-dire au détriment du paysage et du peu de verdure qui nous reste, et que, tout luxueux qu’il est, le béton n’en reste pas moins du béton.
Nous sommes également en droit de rappeler que, pendant que s’élèvent ces gratte-ciel qui flirtent avec les nuages, le sort de cent quatre-vingt mille familles d’anciens locataires est ignoré ; la loi d’avril 2014, votée puis aussitôt décriée par toutes les composantes de la classe politique (à commencer par le chef du législatif) n’a fait que semer la perplexité et le désordre. Bien que cette loi reste très largement inappliquée, à cause de l’invalidation de deux de ses articles par le Conseil constitutionnel, elle a permis aux anciens propriétaires de s’adonner en public à de véhémentes demandes d’expulsion de leurs anciens locataires encombrants. En bref, le salon de l’immobilier de luxe est un interdit à l’écrasante majorité des Libanais, marginalisés sur leur propre territoire. Dream or inaccessible dream ?

(1) Preuve d’une faible communication, les slogans vides de Promofair n’ont même pas eu la décence de se faire illustrer par une brochure mise à jour.

(2) Un constructeur nous a affirmé avoir fait un profit net de quarante millions de dollars dans deux immeubles de luxe construits à Tallet-el-Khayat.