On n’en parle pas, on n’en prononce pas le nom : pédophilie. Un sujet encore tabou dans le monde arabe. On n’écrit pas, on ne traduit pas ce mot d’origine grecque dans les dictionnaires arabes : notre lexique ne le reconnaît pas. On n’en cite pas les cas, on n’en rapporte pas les abus : le nombre de viols réellement perpétrés sur les enfants est sans commune mesure avec celui des cas officiellement enregistrés. On n’en discute pas, ni en public ni en privé : victimes et parents se terrent dans un effroyable silence, établissements éducatifs, institutions de protection sociale et services de police pratiquent la même omerta ; quant aux médias, pourtant toujours prêts à attiser les conflits de la région du matin au soir, ils survolent à peine le sujet, livrant quelques informations éparses, promptes et irrégulières. Le Liban, guère plus loquace, ne se singularise pas en la matière. Il arrive qu’on lise de temps en temps, comme un fait divers sans lendemain, que dans une région pauvre et périphérique, un homme a attiré quelque garçonnet pour un assaut sexuel en échange de cinq mille livres libanaises (3,32 dollars) – et cela s’arrête là. Ni suites judiciaires fiables, ni analyses, ni plongée dans les méandres de la psychologie humaine : l’interdit s’en empare.

Sait-on qu’un enfant violé risque de devenir un futur violeur ? 
Cette politique de l’autruche, on aurait tort de continuer à la pratiquer, car les statistiques éloquentes ne sauraient cacher l’augmentation dramatique, dans le monde arabe comme ailleurs, du nombre de viols d’enfants. Il est grand temps, aussi, de déconstruire les évidences : les enfants abusés sont d’abord des victimes, certes, mais ils sont aussi, surtout lorsqu’on les oblige à se taire, de potentiels futurs violeurs. Et, au-delà de notre solidarité naturelle avec la victime, qui doit nous amener à reconnaître sa blessure et l’aider à en guérir, une approche scientifique est à adopter : des recherches menées depuis plusieurs décennies ont démontré que les abus sexuels sur enfants sont perpétrés selon des cycles, lorsque les victimes se transforment en bourreaux. Mettant ces conclusions en évidence, d’éminents spécialistes qui se sont penchés sur l’examen de la dynamique de la personnalité des agresseurs, ont pu identifier parmi les facteurs qui prédisposent à passer à l’acte, le fait d’avoir été soi-même l’objet d’une telle agression dans l’enfance. Cela arrive d’autant plus si l’enfant abusé n’a été ni reconnu ni entendu, et alors le violeur ressemble à un virus venu se dupliquer dans sa proie : tandis que le premier violeur court toujours, un second, auquel nul ne prête attention, est possiblement en train de se former.
La dignité et les droits humains de toute une tranche d’âge sont en jeu, mais c’est aussi la société entière qui s’empoisonne. Dans l’attente de la genèse d’une véritable conscience sociale face à ce danger, il est important de signaler que le viol des enfants ne se termine pas avec l’éloignement de l’agresseur.

Le terrorisme a détrôné les vieux vices du monde, mettons à l’ordre du jour le combat contre la pédophilie : protégeons l’enfance
S’il est des résistances, elles sont faites pour être brisées. Le pédophile l’a compris. Il va pêcher dans les lieux d’extrême dénuement. Et nul besoin alors d’agression physique pour exercer son attraction sur un enfant. Avec une somme modique les pédophiles séduisent les gamins des rues sans le sou, qui consentent alors sans comprendre à quoi ils s’exposent.
Récemment j’ai été poursuivie par un garçon syrien très insistant qui demandait l’aumône. Il m’a dit, curieuse offre formulée par un imaginaire déjà bien déformé par la soumission, qu’il était prêt à me baiser les pieds si je lui donnais mille livres (0,66 $). Sachant que, en plus de produire leurs propres pauvres, le Liban et les pays environnants abritent des millions de réfugiés démunis, syriens ou autres, on envisage la facilité avec laquelle le pédophile vient à bout de résistances déjà bien affaiblies. S’il vit au-dessus de la condition de la multitude, le criminel peut aisément financer son crime, quand la victime n’a plus depuis longtemps les moyens de financer sa dignité.
Autre aubaine pour le pédophile : la vedette du crime moderne est le terroriste. Or cela ne doit pas nous faire oublier que le danger est intrinsèque, et qu’il est à éradiquer. Comment ? Premièrement, par l’amendement et le durcissement des lois qui sanctionnent le viol des mineurs dans les pays arabes. Deuxièmement, par la protection physique des bambins, ce devoir maternel semi-oublié, l’abus sexuel des enfants étant, d’après les études réalisées, rendu possible notamment par l’absence d’« inhibiteurs externes » comme les lois ou la présence d’adultes protecteurs, manque qui conduit l’agresseur à passer plus facilement à l’acte. Elles se trompent gravement, toutes ces dames de la haute société arabe trop contentes de laisser leur progéniture entre les mains du personnel de maison, comme pour s’en débarrasser. Troisièmement, par l’éducation – le plus délicat des sujets. Education des enfants sur le sujet de la sexualité, pour qu’ils comprennent mieux ce qui est anormal et qu’ils ont le droit de défendre leur intimité, mais aussi parce que, bien que plus rarement, ce sont parfois de tout jeunes gens qui violent des enfants, ou même, loin de tout stéréotype sur la pureté des enfants, ceux-ci qui s’acharnent sur leurs cadets.
Quatrièmement, et quoique le processus soit long et difficile, par l’instauration progressive de normes culturelles qui désavouent massivement la pédophilie. Cela n’a pas toujours été le cas : dans l’antiquité par exemple, à Athènes, les hommes aisés acquéraient un petit esclave pour leur plaisir sexuel, et s’adonnaient âprement à leurs fantasmes devant les yeux de leurs propres enfants nés libres. Plus proche de nous, il était de bon ton dans les années soixante, dans certains milieux littéraires, d’afficher son goût pour les jeunes garçons – nous pensons à Gide ou Montherlant, pour ne citer qu’eux. Et aujourd’hui, n’en déplaise à toute hypocrisie culturelle qui ne voudrait pas l’admettre, on peut douter que dans les coins et recoins de l’espace géographique arabe la pédophilie soit réellement condamnable, la priorité étant de protéger l’honneur au féminin.
Cinquièmement, par le recours à la thérapie des agresseurs. Punir et soigner. La psychologie sociale, la criminologie, la sociologie, la psychiatrie, l’assistance sociale, qui essaient de se pencher sur la question de la pédophilie et du viol des enfants, ont, dans les pays les plus avancés, toutes reconnu qu’un pédophile est un être qui a besoin d’être soigné. Sixièmement, par une détermination à écorner les tabous. Briser le silence est un impératif, ce silence des médias, des parents, des écoles, etc., qui tisse ses toiles visqueuses pour envenimer… la victime elle-même. Ce silence est d’autant plus dangereux qu’il constitue, toujours d’après les études sur le sujet, un facteur de prolongation du crime, l’agresseur continuant à entretenir des relations avec les enfants, étant donné qu’il n’est condamné par personne. Ce silence, collectif, coupable, n’a que trop duré, c’est lui qui constitue, en sourdine, le meilleur allié de la pédophilie.   

  • Michael Gordon, The Family Environment of sexual Abuse: a comparison of natal and stepfather abuse, Child Abuse & Neglect 13, 121-130, 1989. 
  • H. Licht, Sexual Life in Ancient Greece, Westport, CT: Greenwood Press, 1975.
  • Dennis Howitt, Paedophiles and sexual Offences against Children, New York: John Wiley & Sons, 1995.
  • Roger J. R. Levesque, Sexual Abuse of Children: a human rights perspective, Bloomington: Indiana University Press, 1999.
  • L. De Mause, The History of Childhood: the evolution of parent-child relationships as a factor in history, London: Souvenir Press, 1976.
  • Gordon C. Nagayama Hall, Prediction of sexual Aggression, Clinical Psychology Review 10, 229-245, 1990.
  • John Monahan & Henry J. Steadman (1994), Violence and mental Disorder: developments in risk assessment, Chicago: University of Chicago Press, 1994.