Je suis passée rue Hamra chez Antoine pour acheter un livre, mais la librairie avait disparu ; perplexe, je me suis dirigée vers la Librairie Internationale du centre Gevinor : aucune trace. J’ai alors cherché, tourmentée, la Librairie du Liban – introuvable elle aussi. La Four steps down, la Librairie orientale, Virgin ? Rien. Aucune librairie à Hamra.
Non, c’est un cauchemar…
J’ai compris que je dormais.
Réveille-toi, Leila, nous n’en arriverons pas là.

Dans des librairies vides, une cohorte d’employés se précipitent pour servir le premier client ; comment font-elles pour payer les factures, les salaires, l’électricité, la maintenance ? Celles qui ferment, tous publics confondus, on n’en retient même plus le nom. Un ancien libraire s’est confié à moi sans tabou, regrettant les temps de guerre. Jadis, les militants, et – contrairement à tous les préjugés – les miliciens armés, étaient de grands lecteurs. « Redonnez-nous une bonne guerre et j’ouvre à nouveau la librairie », a-t-il déclaré.
Même les livres gratuits, le public s’en détourne. Les bibliothèques publiques et municipales, non payantes, sont désertes. Celle de l’Université américaine de Beyrouth a restreint la liberté de circulation des étudiants parmi ses rayons ; certains en effet, peu soucieux de lectures, n’y pénétraient que pour prier dans un recoin discret entre les étagères.
Le long des quais à Paris vous trébuchez au milieu des bouquinistes, partout des livres sont offerts au regard. Allez vous promener du côté de Zaytouna Bey, le quai le plus huppé du Liban : pas l’ombre d’un bouquin. « Où sont les livres ? » êtes-vous tentés de demander.
Qui veut vivre au milieu de gens qui ne lisent jamais ?
La culture au Liban est asphyxiée par ceux-là mêmes dont elle cherche à ouvrir l’esprit. Et pourtant, la culture, n’est-ce pas, selon les mots d’André Malraux, « ce qui fait de l’homme autre chose qu’un accident de l’univers » ? 
On voit nombre de figures célèbres des médias – jadis si prisées des dîners du gotha beyrouthin pour les programmes culturels qu’elles présentaient – traîner dans les cafés l’air hagard et déprimé, au milieu de gens indifférents qui regardent ailleurs… Sauf qu’un pays qui marginalise sa « population culturelle », souffrira bientôt d’anémie intellectuelle.
La presse agonise sans rendre l’âme. Des journaux annulent leurs suppléments culture, rétrécissent comme peau de chagrin, se débattent avec la technologie coûteuse de leur site web mal entretenu. Les kiosques disparaissent progressivement. Pourtant aucun quotidien n’a fermé à ce jour, malgré le nombre d’invendus. C’est cela que j’appelle « résistance culturelle » (1). « Nous continuerons à écrire, fût-ce sur le mur », me confiera Talal Salman.
Et l’Etat ? Absent, bien entendu. Ce gouvernement qui ne ramasse pas ses déchets, et qui se réunit surtout pour se partager le butin, sur fond de scandales, pourquoi s’intéresserait-il à la culture ? Quant à la stratégie culturelle officielle, le groupe de travail qui y planche depuis des années a du mal à se faire rémunérer. Si l’Etat a des difficultés à payer la conception d’une stratégie, comment en paiera-t-il demain la mise en œuvre ? Inculte et incompétent, l’Etat d’aujourd’hui brille surtout par son inculture.
Non, il n’y a pas d’Etat, mais… il y a nous. Un « Nous » culturel et collectif. Un « Nous » composé d’une multitude de « Je » dont chacun s’emploie à forger le visage culturel de notre pays. Parce que « la culture, c’est avant tout une unité de style qui se manifeste dans toutes les activités d’une nation » (Friedrich Nietzsche).
Et non, nous ne referons pas la guerre – quelle ambition culturelle pourrait bien fleurir sur la philosophie du crime ? Et non, nous ne déprimerons pas, c’est un luxe que nous laissons aux pays développés. La vie dans le tiers-monde, c’est, au jour le jour, cet engagement matinal et quotidien, ce combat dont nous extrayons notre dose indispensable de dignité.   
Récemment, parce que les évènements heureux sont produits par ceux qui nagent à contre-courant, une nouvelle librairie s’est ouverte. Survivra-t-elle, on l’ignore. C’est cela, la résistance culturelle.
Gloire à toute fondation culturelle, gloire à toute ONG dans ce domaine, gloire à tout journal qui ne ferme pas ses portes, gloire à toute librairie qui n’a pas totalement plié sous le poids des dettes, gloire aux foires de livres qui ne déménagent pas, gloire à tout mécène de la culture, gloire à tout citoyen qui se fait un devoir d’acheter un journal et d’acquérir un livre. Gloire à tout spectacle culturel insoucieux des spectateurs. Le plus grand acteur est celui qui est prêt à rester debout des heures face à une salle vide. Gloire à celui qui jouera sans audience. C’est cela, la résistance culturelle.
Parce que nous refusons opiniâtrement le dépérissement de la culture au Liban, nous œuvrerons, avec la force et l’énergie que crée l’espoir, à en sauvegarder le visage original. Notre lutte, dont le souffle ne s’éteindra pas, ne connaîtra ni répit ni retraite, nous en faisons le serment. Et même quand la mort nous rappellera, de nouveaux bourgeons écloront, d’autres résistants surgiront, tenaces et volontaires, pour reprendre le flambeau.

(1) Je n’inclus pas les journaux dont les propriétaires richissimes n’ont pas payé depuis des mois leurs employés faméliques. N’est pas résistant celui qui résiste sur le dos des autres.