Quand une ministre française de la Justice, noire de peau, se fait traiter de guenon par un enfant que ses parents ont également muni d’une peau de banane pour toute expression de leurs revendications, on se prend à rougir, cherchant partout autour de soi, dans une sorte d’affolement intérieur : mais où donc étaient cachés ces vieux démons que nous pensions avoir écrasés sous nos talons ? Par ailleurs, les politiques se grattent la tête depuis quelques années avec une expression hautement urticante pour les esprits, « identité nationale », au point que chacun en a la vue troublée et la langue alourdie de toutes sortes d’âneries et de fâcheux amalgames. On s’alarme également, de toutes parts, devant la cristallisation des identités, le repli sur ce qui sépare et stigmatise, les revendications qu’on dit « communautaires », les territoires où l’on reste « entre soi ».
Cela ne va pas sans émoi : comment ? vous n’avez plus envie de faire partie de la République, Une et Indivisible ? La patrie de Montesquieu, de Diderot, de Voltaire… Ah ! mais justement, à propos de Voltaire, si nous l’avions lu dans une édition non encore expurgée de quelques articles dérangeants, nous aurions découvert que le philosophe n’échappait pas aux préjugés racistes, et qu’il ne négligeait pas les « bonnes affaires » que permettait la traite des Noirs : « Ce négoce démontre notre supériorité ; celui qui se donne un maître était né pour en avoir. » (1) De telles assertions ne l’ont pas empêché de défendre la tolérance, avec fougue et sincérité, et c’est ainsi que Victor Hugo s’est exclamé : « Voltaire, disons-le avec joie et tristesse, c’est l’esprit français ! »
Devons-nous rester indécis comme Voltaire entre Lumières et préjugés ? Que de contorsions infligées à nos « minorités » toujours trop ou pas assez visibles, entre assimilation, intégration, valorisation des différences, surnageant ou non au milieu des trouvailles sémantiques du moment, « diversité culturelle », « interculturalité », « vivre ensemble »… Car de la race nous avons depuis longtemps glissé vers le culturel, retenant les leçons de Levi-Strauss selon lesquelles il n’existe aucune correspondance entre les quelques races que l’on peut distinguer sur la planète, et l’évolution des centaines de cultures différentes qui y ont fleuri. Mais la réalité est tenace, et chacun envisage l’autre en louchant si bien qu’il le fera se confondre avec un petit carré noir ou blanc sur le damier, enfermé dans une identité prescrite, qu’on lui a assignée ou dans laquelle il fait mine de se tenir tout entier, par peur, colère ou amertume. De grâce ! Laissez vivre la richesse de nos âmes composites ! Et puisque les vieux démons sont de sortie, c’est le moment de les combattre.

(1) Voltaire, Textes philosophiques, Tome 8, édition de 1805.