Un grand tabou : le racisme arabe
Rebecca Tinsley
The Huffington Post
Le racisme arabe envers les Africains noirs est monnaie courante, même s’il reste un sujet tabou. Pour le romancier nigérian lauréat du prix Nobel Wole Soyinka, le refus d’affronter cette réalité est lié au rôle que les Arabes ont joué dans la traite des esclaves. « Les Arabes et l’Islam sont coupables de la brutalisation culturelle et spirituelle du continent », écrit-il.
L’universitaire éthiopien Mekuria Bulcha estime que les commerçants arabes ont vendu dix-sept millions d’Africains au Moyen-Orient et en Asie entre les sixième et vingtième siècles. Pourtant, la plupart des intellectuels de la région sont réticents à examiner le rôle central des Arabes dans l’esclavage, passé ou présent.
Selon Naiwu Osahon, du Mouvement panafricain, « les Africains sont traités comme l’écume de la terre » dans le monde arabe. Il affirme que la politique arabe a été « l’élimination, le déplacement, la ségrégation, la marginalisation et la répression » des Africains noirs depuis le septième siècle. On peut dire que cela continue encore aujourd’hui. Les travailleurs noirs en Egypte, en Algérie et en Libye racontent qu’ils sont humiliés publiquement et agressés physiquement par des Arabes. (...)
Il serait délirant de nier que le racisme occidental persiste (...) Mais les sociétés occidentales se confrontent peu à peu à leur passé dérangeant, elles ont mis le racisme hors-la-loi, du moins dans les textes si ce n’est dans les cœurs. Espérons que le printemps arabe apportera avec lui une nouvelle ouverture (…)

Le racisme au Liban
Le noir n’est pas de mise
The Economist
Les habitants multilingues de Beyrouth, soucieux de la mode, considèrent que leur ville est cosmopolite. Mais tout le monde n’y est pas le bienvenu. Les Noirs et les étrangers en provenance d’Asie ou du tiers-monde, qui constituent l’essentiel des travailleurs immigrés, sont souvent détournés des lieux les plus chics de la ville. Conscient du ressentiment que cela peut causer, le gouvernement libanais a mis en garde les clubs de plage qui interdisent l’entrée de leur établissement sur la base de la race, de la nationalité ou du handicap.
(...) « Quand des amis noirs ou asiatiques viennent me rendre visite », raconte un jeune professionnel libanais, « je suis à l’aéroport au moment où ils débarquent pour être sûr que les agents d’immigration ne leur poseront pas de questions inappropriées. C’est une honte. »
Mais il est peu probable que le racisme soit effacé du jour au lendemain, que ce soit au Liban ou dans de nombreux autres pays du Moyen-Orient, où les Noirs sont systématiquement méprisés. Des railleries racistes sont souvent entendues dans les rues égyptiennes ; au Yémen, les personnes à peau foncée, connues sous le nom d’al-akhdam (les serviteurs), qui représentent peut-être 5% de la population, sont confinées dans des emplois subalternes et ont tendance à habiter dans les taudis. En Libye, les milices rebelles ont souvent pris pour cibles des personnes à peau plus foncée venues des pays voisins tels que le Tchad et le Mali, ou d’autres pays plus au sud, les accusant d’être des mercenaires de Mouammar Kadhafi.

Se confronter au racisme anti-noir dans le monde arabe
Susan Abulhawa
Al Jazeera
La traite arabe est un fait de l’histoire, et le racisme anti-noir dans la région est quelque chose qui doit être abordé.
« Etre Noir » est un phénomène de résistance, de loyauté (ce que nous les Palestiniens appelons « sumud ») : revendiquer la beauté d’une culture sortie de l’esclavage et de l’oppression.
Le racisme anti-noir étendu au monde arabe signe une aspiration à tout ce que nos anciens - et actuels - colonisateurs possèdent. Les individus aspirent à ce qui est puissant et riche, et les images du pouvoir et de la richesse ont la peau claire, des cheveux raides, de petits nez, des joues rouges, des corps minces et élancés. Cette image rejette la peau riche en mélanine, les cheveux crépus, les nez larges ou trop longs, une petite taille, des hanches larges et de fortes jambes. Donc, nous aussi, Arabes, rejetons ces caractéristiques, les méprisant dans les autres et en nous-mêmes en tant que symboles d’infériorité, de paresse et de pauvreté. Voilà pourquoi les industries anglo-saxonnes de blanchiment de la peau et de défrisage sont si rentables.

Au Maroc, scènes de racisme ordinaire contre les Noirs
Aisha Dème
Le Monde
J’ai toujours rêvé de visiter le Maroc (…) Cette année, le Maroc m’a appelée de la façon la plus naturelle, à l’occasion de la quatrième Conférence sur l’Economie créative en Afrique, en novembre 2014, à Rabat. 
Mais dès mon arrivée, le racisme s’est dressé, là, sous mes yeux : prétentieux, stupide et terriblement ignorant. Bien sûr, il était loin de la conférence, ce magnifique bouillonnement culturel qui regroupe des gens de tous les horizons, où créativité, projets innovants, échanges et belles rencontres sont au rendez-vous. Non, le racisme est dehors, comme chez ces chauffeurs de taxi qui refusent de me prendre, moi, jeune femme noire, et s’arrêtent devant la dame à cinq mètres de moi. Ne voulant pas être paranoïaque, j’ai patienté. Au bout d’une heure et d’une dizaine de taxis-vides-qui-ne-s’arrêtent-pas, je suis rentrée à l’hôtel pour en faire appeler un. L’hôtel ne proposait pas ce service. Alors, je suis retournée patiemment sur le champ de bataille. Cette fois, je n’ai compté ni le temps ni le nombre de voitures. J’ai juste attendu, terriblement déçue.
Puis le miracle est arrivé... un miracle qui ne parlait pas français et ne pouvait répondre à toutes ces questions qui bourdonnaient dans ma tête, particulièrement l’incontournable pourquoi ?
Terriblement déçue donc, j’ai conté ma mésaventure à mes amis. Ils m’ont alors expliqué que, quant à eux, un groupe de jeunes les avaient pointés du doigt dans la rue en criant « EBOLA! ».

Le sale secret du monde arabe
Mona Eltahawy
New York Times
Je rentrais chez moi par le métro du Caire, perdue dans mes pensées en écoutant de la musique, quand je remarquai une jeune Egyptienne en train de railler une Soudanaise. Elle tendait la main et essayait de saisir le nez de la jeune fille, (…) qui avait l’air d’être une Dinka, donc du Soudan du Sud, et non du Nord qui « nous ressemble ».
Elle était visiblement en détresse. J’ai enlevé mes écouteurs et demandé à la femme égyptienne : « Pourquoi la traitez-vous de la sorte ? » Mais celle-ci a explosé en invectives, me demandant en quoi cela me concernait. Je lui ai répondu qu’en tant qu’Egyptienne et musulmane, son comportement était condamnable, et que je ne pouvais garder le silence à ce sujet. Je savais qu’elle était musulmane parce qu’elle portait un voile. Je lui ai dit que la façon dont elle traitait cette jeune Soudanaise ôtait tout sens à son voile. (...)
Je fis des excuses à l’offensée pour le comportement de l’Egyptienne, et elle me dit, reconnaissante : « Les Egyptiens sont mauvais. » Elle avait déjà été molestée publiquement plus d’une fois, j’imagine.
Nous sommes un peuple raciste et nous sommes en profond déni à ce sujet. (...) Notre silence sur le racisme annihile la chaleur et l’hospitalité dont nous sommes si fiers en tant qu’Egyptiens, mais il a aussi des conséquences fatales.
Quoi d’autre que le racisme a permis, le 30 décembre 2005, à des centaines de policiers anti-émeute lancés à l’assaut d’un camp de fortune dans le centre du Caire, d’évacuer plus de 2 500 réfugiés soudanais, piétinant et battant à mort vingt-huit personnes, parmi lesquelles des femmes et des enfants ?

Racisme : au Maghreb, les Noirs sont-ils des citoyens comme les autres ?
Laurent De Saint Perier
Jeune Afrique
Les préjugés et tabous sont enracinés dans la mémoire collective
Du Golfe à l’Atlantique, les préjugés et les tabous sur la peau sombre sont enracinés dans une mémoire collective qui remonte à l’esclavage, figeant l’image de l’homme noir en éternel serviteur. Aux XVIIIème et XIXème siècles, près de deux millions de Subsahariens ont été emmenés en Afrique du Nord pour servir comme soldats, domestiques ou ouvriers agricoles. Les générations issues des anciens maîtres auraient, inconsciemment, perpétué le regard de leurs aïeux sur les descendants des affranchis.
L’explication par l’histoire reste partielle : les esclaves blancs étaient également très prisés, jadis, des maîtres du Maghreb, sans que leurs rejetons se voient aujourd’hui qualifiés de mamelouks (soldats esclaves ou affranchis). C’est donc en premier lieu le caractère nigritique de ces populations autochtones qui les voue au racisme « naturel » de leurs compatriotes, au mépris de leur contribution à la grande histoire de la Méditerranée, qui a vu des pharaons nubiens régner sur l’Égypte, des empereurs à la peau sombre gouverner Rome. (…) Au-delà de la barrière psychique héritée de l’histoire, les Maghrébins noirs sont victimes d’une représentation fantasmée – et amnésique – de la géographie. Perçu comme un espace vide et stérile, le Sahara constituerait un sas entre une Afrique blanche, arabo-musulmane et civilisée, et une Afrique noire, jungle de bêtes féroces et de sorciers vouée à l’anarchie. (…) Pourtant, loin de s’exclure, arabité et négritude peuvent se conjuguer. La preuve ? Djibouti, les Comores et la Somalie sont membres de la Ligue arabe. (…)
Aujourd’hui, l’absence de Noirs dans les hautes sphères politiques et économiques des pays du Maghreb – la Libye faisant exception – est pour les militants antiracistes la preuve d’une discrimination sinon dans la loi, du moins dans les faits.